Vieux mots

Dans un article précédent, je disais que plusieurs expressions et mots du français québécois étaient souvent du vieux français. Dans la liste ci-dessous, vous trouverez des vieux mots dont certains sont encore utilisés dans le langage courant (dans certaines régions) au Québec (en bleu).

 

accagner : de ad = contre + canis = chien ; poursuivre quelqu’un en l’injuriant, aboyer après lui comme font les chiens. Une cagne est un mauvais chien ; cagnard (nom ou adjectif) = qui a la fainéantise du chien couché ; cagnarder = faire le nonchalant, le paresseux ; acagnarder = rendre mou, lâche.

(s’)accointer : à partir du latin accognitus = reconnu ; (se) lier. Une accointance est une liaison, une fréquentation. Le terme a pris souvent une connotation péjorative : être accointé avec des gens de mauvaise vie. Faire accointance: s’accointer de ou avec quelqu’un. Accointance: fréquentation et familiarité. Accointé: parent, ami, comparse.

accoiser : rendre coi (silencieux) et calme ; apaiser. L’adjectif coi vient de quietus.

aheurter : qui se heurte à, qui ne veut pas aller outre. Le verbe heurter vient du francique, et il est à rapprocher d’un mot scandinave qui signifie «bélier». Se heurter à quelque chose, s’opiniâtrer, s’obstiner. Aheurtement: attachement opiniâtre à un sentiment, à une opinion. Aheurté: qui se heurte à, qui ne veut pas aller outre.

béjaune : oiseau jeune et niais, qui a encore le «bec jaune», d’où : homme sot et inexpérimenté. Montrer à quelqu’un son béjaune, c’est lui prouver sa sottise, son ignorance.

capricer : inspirer un caprice, une passion capricieuse ; caprice vient d’un mot italien dont le radical est capra = chèvre ; capricant = sautillant ; un pouls capricant est un pouls qui va par saccades.

dégoiser : verbe fait à partir de gosier ; = chanter, gazouiller (pour les oiseaux), dire avec volubilité ce qu’on devrait taire (pour les gens).

ébahir : frapper d’un grand étonnement, dont on reste bouche bée, bouche ouverte, béante (ancien verbe baer > bayer, par exemple aux corneilles).

(s’)ébaubir : s’étonner grandement, être stupéfait, hors d’état de parler intelligemment ; de l’ancien français abaubir = étonner, du latin balbus = bègue.

(s’)ébaudir : (s’)amuser, (se) réjouir ; de l’ancien français bald, baud (origine francique bald = hardi > anglais bold) = joyeux, fier, plein d’ardeur. D’où aussi baudet, qui est un dérivé plaisant et ironique de bald, baud ; utilisé comme nom propre par Rabelais. L’emploi de Baudouin au XIIIe et au XVIe encore pour désigner l’âne a pu favoriser la formation de baudet.

forligner : dégénérer de la vertu de ses ancêtres ; de fors = hors (de) et ligne : aller hors de la ligne.

(se) gaudir : se réjouir, ou : se moquer ; de gaudere (= se réjouir) ; des gaudisseries sont des mots plaisants, émis par un gaudisseur ou une gaudisseuse. D’où aussi la gaudriole, croisement de gaudir et cabriole.

(se) gausser : plaisanter, ou : railler quelqu’un devant lui. Une gausserie est une raillerie, émise par un gausseur ou une gausseuse. Étymologie obscure, mot de l’Ouest.

se goberger : prendre ses aises, se divertir ; de gobert = facétieux, dérivé de se gober = se vanter (XIIIe). Du gaulois gobbo = bouche, d’où gober = avaler (XVIe), un gobelet (XIIIe), tout de go (déverbal : avaler tout de gob), un gobe-mouches (celui qui n’a pas d’avis, et qui est de l’avis de tout le monde, qui croit tout ce qu’on dit), dégobiller…



à gogo = dans l’abondance, à son aise ; du picard à gaugau = à cœur joie, dérivé de gogue ; une gogue (origine onomatopéique) est une plaisanterie, un divertissement ; d’où : goguenard = moqueur, goguenarder, une goguenarderie ; une goguette (diminutif de gogue) est un propos joyeux, d’où : être en goguette = être de belle humeur, après avoir bu… Dans l’abondance. à son aise: vivre à gogo; on toute chose à gogo. Être à gogo, n’être jamais satisfait de ce qu’on a. À gogo: excentrique et gai.

gourmer : frapper. La gourme est d’abord (XIIIe) une maladie (francique worm = pus, cf. anglais), c’est le nom des dermatoses qui affectent le visage et le cuir chevelu des enfants mal soignés, ainsi que d’une maladie spécifique du cheval ; puis c’est ce qui fait souffrir comme une gourme. Gourmer, gourmander = réprimander, quereller. Jeter sa gourme (utilisé pour un cheval au XVIe) se dit des jeunes gens qui font leurs premières folies, leurs premières frasques. La gourmette, au XVe, c’est le mors du cheval, par comparaison entre la gêne causée par la gourmette et celle que provoque la maladie. Les jeunes gens qui jettent leur gourme rejettent leur «mors», leurs liens. Rien à voir avec un gourmand ou un gourmet, issus de l’ancien anglais grom = valet de marchand de vins (diminutif avec métathèse, XVe : groumet > gourmet)

jober : railler, moquer. Du nom de Job, qui fut raillé par sa femme (personnage biblique qui perd sa fortune et finit sur son fumier). D’où jobard = naïf, qui donne barjo en verlan. Mais jobard est peut-être aussi une altération de gobard, celui qui «gobe tout».

lanterner : flâner, hésiter, prendre son temps, musarder. Faire lanterner quelqu’un, c’est le faire attendre. Dire, conter des lanternes = dire des balivernes. Le verbe lanterner est probablement fait d’après l’expression prendre des vessies pour des lanternes (cf. fabliau du XIIIe).

une momerie : une mascarade ; ou l’affectation ridicule d’un sentiment que l’on n’a pas. Dérivé de l’ancien verbe momer = se déguiser, usité jusqu’au XVIIe, ainsi que un momon = une mascarade. Mot d’origine expressive, imitation de la voix sourde qui sort de derrière le masque. Un môme (1821) est un mot vulgaire né de l’imitation des sons primitifs que fait entendre l’enfant. Formation donc analogue, mais par hasard.

(se) ragoûter : (se) remettre en appétit, réveiller le désir, le goût. Le verbe, comme l’adjectif ragoûtant, s’utilise surtout à la forme négative : cela ne me ragoûte pas ; c’est peu ragoûtant.

remembrer : rappeler, remettre en mémoire ; se remembrer = se souvenir ; une remembrance est un souvenir. Le verbe, attesté en 980, est issu de rememorare. Le nom remembrance se trouve dans la Chanson de Roland. Ces termes, en usage encore au XVIe, sont archaïques au XVIIe. Le verbe remémorer est un emprunt direct au latin rememorari, au XIVe. Les anglicistes songeront au verbe to remember.

rioter : rire un peu, dédaigneusement ; riocher, riauder : rire d’un air niais. Rigoler (XIIIe) vient d’un croisement de rire et de galer (XIIIe), qui signifie «s’amuser, mener joyeuse vie», d’où galant : Henri IV, le vert galant. Au XVIIème, l’adjectif a pris un sens lié aux «bonnes manières, spécialement dans les relations avec les dames». Famille de galer : une galipette, une galimafrée (croisement avec le picard mafrer = manger beaucoup, emprunté au néerlandais), galvauder (galer + ravauder, contamination ironisante), une galéjade, un galibot (terme picard des mines, 1871, issu de galibier = polisson).

rognonner : gronder, grommeler entre ses dents. Verbe fait sur rogne, dérivé de rogner = grommeler, grogner entre ses dents. Famille de mots onomatopéiques. Aucun rapport avec rogner un os, de rotundiare = couper en rond.

 


Dictionnaire général de la langue française au Canada par Louis-Alexandre Bélisle de la Société Royale du Canada. Bélisle-Sondec, Montréal, Québec 1974.