Pôtr Penn er Lo

Qui appelle au secours à la pointe du sable de Penn er Lo, avec cette étonnante voix de détresse qui ressemble à un rire? Gens de Quiberon, il faut se mettre à l’eau pour aider cette âme au désespoir de perdre son corps. Quelle clameur étrange! Là-bas, voyez ce visage horrible dans les vagues! Vite, il va couler au fond! Mais quoi? Un corps de monstre humain émerge tout entier. Le voilà qui s’éloigne en marchant sur l’eau comme en grand chemin. Il ricane, il se moque de nous. C’est bien fait. Il ne nous reste plus qu’à nager vers la grève, avec le froid de l’eau de mer dans les os. Nous allumerons un grand feu pour sécher nos hardes et chacun saura que c’est un nouveau tour de Pôtr Penn er Lo.

Pêcheur de Quiberon, quel est cet énorme poisson qui se débat dans ton filet? Je ne sais pas son nom. Jamais je n’en ai pris de pareil et il m’a donné bien du mal. Toute la nuit, je me suis rompu les bras à vouloir le hisser à bord. Mais j’en suis venu à bout et maintenant je vais le vendre un bon prix pour la table d’une grosse tête. Pêcheur, as-tu jamais un poisson cligner de l’oeil, as-tu jamais entendu rire un poisson? Là-dessus, ler poisson se lève du filet sous la forme d’un grand gars qui disparaît en sifflant, les mains en poches, tout fier de lui. Malédiction rouge! J’ai pêché Pôtr Penn er Lo!



Il fait noir comme au fond d’un sac. Je ne reconnais plus ma route. Ah, quelqu’un vient! Hé, l’homme, par la grâce de Dieu, suis-je encore loin de Quiberon? Cela dépend comment vous marchez, et vers où. Mais si vous voulez me suivre, je vous conduirai tout droit J’ai mesuré de mes pas toute la terre de la presqu’île et je n’ai pas besoin de mes yeux pour savoir où je suis. Mais nous ne sommes plus sur la route, je n’entends plus le bruit de mes pas! Nous avons coupé par un raccourci dans la lande. Mes pieds s’enfoncent et je perds mes sabots.
Prenez patience, c’est seulement un mauvais passage.
Attendez, je ne peux pas vous suivre! Diable d’homme! Me voilà étendu dans la vasière tout du long de mon corps. Où êtes-vous Il rit et il s’en va. Toi, si je sais un jour qui tu es, je te mettrai un fil de fer dans ton groin de cochon.
Je suis Pôtr Penn er Lo, si tu veux savoir.

Qu’y a-t-il donc? Ma barque n’avance plus et le vent, pourtant, tire au mieux. Une main! Une main énorme est agrippée à mon arrière. C’est la main de Pôtr Penn er Lo, le naufrageur qui rit. Je suis perdu. Donne-moi ton gouvernail, pêcheur pourri. Je sais mener une barque mieux que vous tous, avec vos faces de singes. Aujourd’hui je suis de bonne humeur. J’ai fait grande chère, à Carnac, chez mon frère, le taureau de Porh en Dro.

Et Pôtr Penn er Lo ramenait la barque au port, quand il le voulait bien. Avec lui, on ne savait jamais. C’était une question d’humeur. Il aimait, dit-on, les farces plus que les drames. Il n’était jamais aussi content que lorsqu’il pouvait, transformé en cheval, prendre sur son dos un imprudent et lui faire piquer une tête dans quelque mare boueuse. Lui et son frère, Kole Porh en Dro, se sont-ils fatigués de jouer des tours? Voilà bien longtemps qu’on ne les a vu dans la presqu’île. Et cependant, sur le sable de Quiberon ou de Carnac, on rencontre parfois l’empreinte énorme d’un pied de cheval ou de taureau.

 

 

Illustration: Pôtr Penn er Lo, Auteur : Galo