Les clous d’or

« Ah ! Mon pauvre homme, mon pauvre homme, si tu fusses né sans bras ni jambes, notre porte aurait des clous d’or ! »

Ainsi disait Tardive à Jean Bénistan, un soir d’hiver au coin de l’âtre, pendant que les enfants dormaient ; et Jean Bénistan ne trouvait rien à répondre, car depuis longtemps, par sa faute, les affaires du ménage ne florissaient guère.

Non pas que Bénistan fût paresseux ou mauvais homme, au contraire, seulement rien ne lui réussissait.

Sobre, actif, debout avant l’aube, on ne rencontrait que lui par les chemins et par les rues, préoccupé, flairant le vent, et cherchant, là-haut, dans les nuages, un moyen de faire fortune. Généralement, il trouvait une idée chaque matin, – car l’esprit ne lui manquait pas, – des idées superbes. Tout, d’abord, allait à merveille. Mais au dernier moment, les dépenses faites, les choses bien en train, quand il n’y avait plus qu’à recueillir les bénéfices, crac ! Une catastrophe survenait, et adieu nos projets, adieu nos espérances… Jean Bénistan avait beau se lever de bonne heure, je ne sais quel mauvais génie se levait toujours avant lui.

Par exemple, Bénistan avait remarqué que les gens de son endroit, pour aller aux foires et marchés, faisaient un grand détour à cause de la rivière. Il imagina en conséquence de vendre une de ses terres et de construire, avec l’argent, un bac dont il serait le passeur. Le bac fut vite achalandé, les doubles deniers semblaient pleuvoir du ciel, et Bénistan se croyait déjà riche, quand les moines du couvent voisin, ayant reconnu que la spéculation était bonne, établirent, à un quart de lieue au-dessus, un pont de pierre assez large et assez solide pour porter chevaux et charrettes, de sorte que, abandonné de tous, le bac du pauvre Bénistan finit par pourrir dans les saules.

Une autre fois, Bénistan qui, après un certain nombre d’entreprises pareilles, toujours commençant bien et toujours tournant mal, ne possédait plus, pour toute ressource, qu’un rocher pelé dont les huissiers n’avaient pas voulu, Bénistan essaya d’y cultiver des ruches.

« Les abeilles se réveilleront là comme chez elles, et leur miel sera bon à cause des lavandes. »

Tout l’hiver, Bénistan travailla à installer dans les abris de son rocher des troncs d’arbres creux coiffés en guise de toit de grosses pierres plates qu’il lui fallait aller chercher très loin, derrière les collines ; et, quand approcha le printemps, il se mit à courir la campagne, dépensant ses derniers sous à acheter tous les essaims qui pendaient aux branches.

« Décidément, dirent les voisins, Bénistan a trouvé la veine. »

Sa femme elle-même y croyait. Personne n’avait les yeux assez grands au village pour admirer ces cent ruches bien alignées d’où coulaient déjà des fils de miel roux, et autour desquelles les abeilles dansaient dans le soleil, comme des étincelles d’or.

La récolte fut bonne la première année : elle paya presque les frais. Mais la seconde, les lavandes ayant subitement défleuri à cause de la grande sécheresse, presque toutes les abeilles moururent ; et de nouveau, par malechance, Bénistan se trouva ruiné.

Bénistan avait voulu élevé des poules. Le renard, en une seule nuit, égorgea poulets et poussins, le coq, les pondeuses et les couveuses.

Bénistan avait voulu planter des vignes. Un fléau précurseur du phylloxera, et qui sait ? Peut-être le phylloxera lui-même, – car notre siècle n’a pas tout inventé, – changea ses souches en bois mort.

Si bien que, travaillant, épargnant comme une fourmi, la bonne Tardive, sur qui toutes les charges retombaient, se trouvait encore heureuse d’avoir à peu près chaque soir du pain bis dans la panetière, et sur le feu une bonne soupe fumante, qu’elle servait debout, suivant la respectueuse coutume d’autrefois, car, autrefois, jamais femme n’aurait osé s’asseoir à la table de son seigneur et maître.

Mais tout a une fin ! Depuis longtemps la jolie panetière en noyer ciré avait été vendue. Les enfants ce soir-là, – ils commençaient d’ailleurs à s’y faire, – étaient allés au lit, sans souper, après avoir entendu pour la vingtième fois, en manière de dédommagement, l’histoire de Jean-de-l’Ours et de ses grands combats avec l’Archi-Diable, la seule que Bénistan connût. Pour comble de malheur, Ganagobi, le chat de la maison, Ganagobi, pourtant si fidèle, avait disparu. De temps en temps, Tardive se levait et appelait : « Ganagobi, Ganagobi !… » dans la direction du village ; mais Ganagobi ne revenait pas, chassé par l’odeur de misère.

C’est là le grand chagrin qui tranchait l’âme de Tardive ; et c’est ce grand chagrin qui lui avait arraché ce mot de reproche, le seul en sept ans sorti de sa bouche :

« Ah, mon pauvre homme ! Mon pauvre homme ! Si tu fusses né sans bras ni jambes, notre porte aurait des clous d’or. »

Elle oubliait, la brave femme, qu’un coup de mistral avait, quinze jours auparavant, démoli la vieille porte vermoulue dont elle aimait à faire reluire les ferrures ; elle oubliait que, faute de pouvoir la remplacer, ils en étaient réduits, pécaïre ! À fermer leur cabane avec un buisson.

Cependant, Jean Bénistan avait sur le cœur, comme un gros poids, les paroles de Tardive :

« La femme a raison, songeait-il, tout ce qui arrive, n’arrive qu’à cause de moi. Si je l’avais laissée mener la barque tranquillement, sans se mêler de rien, nous serions riches ; la maison aurait une porte, et les petits ne crieraient pas la faim… Maudites jambes, maudits bras ! Que ne me les coupa-t-on en nourrice ?… Mais je sais maintenant ce qui me reste à faire, mes jambes et mes bras n’étant bons qu’à être cassés. »

Alors, profitant de ce que Tardive s’était endormie, il l’embrassa, bien doucement, afin de ne pas la réveiller. Il embrassa de même les enfants. Puis, ayant déplacé et replacé le buisson, il s’en alla dans la nuit noire.

Huit jours après, Tardive recevait une bourse contenant quelques écus. Elle devina, – le pays se trouvait en guerre, – que Bénistan avait dû se faire soldat.

Bénistan eut des aventures, car il était fort brave et ne s’épargnait point.

Un jour, se battant avec des Sarrasins qui venaient de débarquer et pillaient le long de la mer, Bénistan fut laissé pour mort par ses compagnons dans la mêlée. Mort ? Non pas : mais évanoui. Il revint à lui entre le ciel et l’eau, au milieu de gens coiffés de turbans. Il comprit qu’on l’emmenait prisonnier sur une tartane ; et, s’étonnant de ne pas être chargé de chaînes selon l’usage, il s’aperçut qu’il avait les deux bras cassés chacun d’un coup de feu et les deux jambes tailladées d’une infinité de coups de sabre, ce qui rendait toute espèce de liens parfaitement inutiles.

Alors, pensant aux dernières paroles de Tardive :

« Maintenant que me voilà sans bras ni jambes, espérons que notre porte aura bientôt des clous d’or. »

Et les bons Sarrasins n’en revenaient pas, massacré comme il était, de le voir sourire.

La tartane accosta sous les remparts d’une ville blanche, autour de laquelle il y avait une plaine de sable, un cimetière sans mur et un petit bois de palmiers.

Jean Bénistan, prenant son parti des lois de la guerre, croyait qu’on allait le mettre à mort ou tout au moins le faire esclave. Mais le roi de ces Barbaresques, superbe vieillard à longue barbe, voulut d’abord qu’on le guérît ; après quoi, plein d’admiration pour son courage, il lui proposa d’être pacha, ce qui, là-bas, signifie général.

Bénistan répondit qu’un chrétien ne se bat pas contre des chrétiens. Mais le roi lui ayant affirmé par serment qu’il s’agissait surtout d’aller guerroyer contre les nègres idolâtres, le bon Bénistan accepta.

Pendant des années et des années, Bénistan se couvrit de gloire dans des pays lointains et brûlés, sans avoir jamais aucune nouvelle de France.

À la fin, pourtant, il obtint son congé et la permission de repartir accompagné d’un serviteur maure qui l’aidait à monter sur son cheval et à en descendre, car ses anciennes blessures, et d’autres encore reçues depuis, lui rendaient le corps un peu raide.

Après des jours, après des nuits, voyageant par terre et par mer, Jean Bénistan, toujours avec son serviteur, arriva en vue de Marseille. Mais il n’y entra point, non plus que dans aucune autre ville, tant il était pressé de retrouver les siens.

Et pourtant, lorsque, du haut de la dernière colline, il découvrit sa maisonnette, le cœur lui manqua et il n’osa pas aller plus avant, car il eut peur soudain que quelqu’un n’y fût mort.

« Remarque, dit-il au moricaud, cette cabane couverte en joncs d’étang, avec une porte qui a l’air neuve ? Tu vas te cacher tout près, dans la haie, et tu reviendras me dire ce qui se passera. »

Au bout d’une heure, le moricaud revint :

« J’ai vu sortir de la cabane une femme en deuil et six enfants qui s’en sont allés vers l’église.

– Et qu’as-tu vu encore ?

– J’ai encore vu un vieux chat roulé au soleil sur le seuil. »

Alors Jean Bénistan pleura, de la joie qu’il éprouvait en apprenant que sa femme et ses enfants vivaient et que le chat était revenu.

Jean Bénistan sortit quatre clous d’or de sa saquette.

« Prends une pierre pour marteau, et, pendant que les habitants n’y sont pas, va planter ces clous d’or dans la porte de la cabane. »

Quand Tardive revint de l’église, où elle s’était rendue, comme elle faisait toutes les années, au jour anniversaire de la disparition de Jean Bénistan, quand elle aperçut le chat qui, hérissé, soufflait de colère sur le toit, et les quatre clous d’or aux quatre coins de la porte, se souvenant des paroles de jadis, elle s’écria :

« Courez, mes enfants, courez vite au-devant de mon pauvre homme qui s’en revient de la guerre, sans doute, hélas ! bien maltraité. »

Mais, comme à ce moment, au détour du sentier, Jean Bénistan, aussi fier qu’un roi, apparaissait sur son cheval que le moricaud tenait en bride, elle ajouta, presque évanouie :

« Dieu soit loué ! Il a ses bras, il a ses jambes… Ces clous d’or m’avaient fait grand peur. »

Et Bénistan disait en l’embrassant :

« Oui, j’ai mes jambes, oui, j’ai mes bras, mais tellement meurtris et blessés qu’ils ne veulent plus que le repos… Désormais, Tardive, tu peux être tranquille… Sors pour moi le fauteuil, là, devant la porte, sous la vigne… Mets le vieux chat sur mes genoux, et si, par hasard, il n’y avait pas ce soir de soupe à manger, je rapporte des pays d’Afrique, pour les petits devenus grands, toutes sortes d’histoires plus belles que celle de l’Archi-Diable et de Jean-de-l’Ours ! »

Mais c’étaient là discours pour rire, comme une joie trop vive en inspire, car à force de peine et de travail, pendant l’absence de Bénistan, Tardive était redevenue presque riche, et lui possédait des trésors.

Maintenant, si vous passiez par mon village, je pourrais vous montrer intacte, – le brave homme, s’y trouvant bien, ne voulut jamais en habiter d’autre, – la cabane de Jean Bénistan. La porte existe toujours. À vrai dire, les clous d’or manquent. Mais on voit la place des trous.

 

 

 

Paul Arène