Les baleines de la Saint-Jean

Quelques familles de la Rivière-Ouelle, au grand déplaisir des autres habitants des lieux, se prévalaient depuis des décennies d’un droit exclusif de pêche à la baleine blanche à la Pointe-aux-Orignaux. Cette pratique les avait rendus riches d’une génération à l’autre. Un vingt-quatre juin, alors qu’ils avaient capturé une centaine de baleines, ils décidèrent d’inviter leur parenté des paroisses voisines à venir fêter la Saint-Jean-Baptiste sur la rive du fleuve. Dès les six heures du soir, des barques chargées de joyeux lurons firent terre. Des feux brûlèrent toute la nuit sur la grève et le vin coulait avec autant de vigueur que les airs de violon qui accompagnaient les danses.

La pêche avait été extraordinaire cette saison-là et, pour célébrer cette manne, on prolongea la fête jusqu’au matin. Soudain, les airs de musique devinrent étranges; les musiciens ne réussissaient plus à contrôler leurs instruments. Peu à peu, des vapeurs d’eau les environnèrent et de grandes mains sortant des nuages les plus bas s’avançaient vers eux comme pour les saisir. Les pêcheurs rassemblèrent leur famille dans le plus grand désarroi et s’élancèrent vers la mer pour sauter dans leur barque et s’éloigner des lieux. De grandes mains s’étendirent alors sur le fleuve, tâchant de verser les barques. Tous les fêtards remontèrent alors à la hâte sur la rive et coururent vers les maisons les plus proches pour se protéger.

Puis une vague qui se forma au large vint jusque sur la rive s’emparer des ossements et des débris de chair des baleines pour les soulever dans les airs dans un tintamarre sans pareil. Il s’en dégagea une centaine de baleines blanches aux yeux enflammés qui retournèrent à la mer chevauchées par des petits êtres malveillants brandissant un fouet.



Illustration

Les baleines de la Saint-Jean — 1982
huile sur toile; 35,5 x 45,7 cm
collection J. Pomerleau, Sainte-Foy