Le dit du buffet

Je vais vous conter ce fabliau dont j’entendis parler dans la demeure d’un Comte. Il s’agit d’un Sénéchal : il est félon et lâche, parjure et plein de tous les vices mauvais. Sachez qu’il n’était guère plaint par ceux qui venaient au château lorsqu’il advenait quelque ennui, tant il était rempli de méchanceté. Car ce méchant homme, comme un porc, s’engraissait, s’emplissait la panse en buvant du vin à la dérobée, en mangeant gras poulets et nombreux poussins. Mais le Comte, lui, avait grand renom. Celui-là menait bonne vie et ne faisait que rire de la méchanceté de l’autre.

Or, un jour, il décida de donner grande fête, on s’en souvient encore aujourd’hui. Messire Comte qui était preux et sage fit savoir qu’il voulait tenir sa cour. Tous étaient admis car qui le voulait faisait partie de la Cour. Le Sénéchal n’était pas content car il pensait que chacun viendrait et réclamerait tout ce qu’il désirait sans qu’il lui en coûtât un oeuf.

Mais voici qu’apparaît Raoul, un bouvier qui conduisait la charrue. Le Sénéchal ne l’aimait pas, je ne saurais trop dire pour quelle raison. Raoul qui avait entendu dire que le Comte ne refusait rien à personne était venu au château et demanda où il pouvait s’asseoir. Le Sénéchal lui assène alors une buffe énorme et demande qu’on apporte vin et nourriture à ce vilain. Le Sénéchal pensait l’enivrer et pouvoir ainsi le maltraiter sans qu’il pût se défendre.

Pendant ce temps, le Comte fait appeler ses ménestrels pour qu’ils lui racontent des histoires amusantes. Celui qui raconterait la meilleure, ferait le meilleur tour, aurait une robe d’écarlate neuve. Qu’on se le dise ! Les ménestrels applaudissent. Chacun se livre à ses jeux favoris. L’un fait l’ivrogne, l’autre l’idiot ; l’un chante, les autres jouent. D’autres miment une bataille, d’autres encore jonglent ou jouent de la vielle devant le Comte. Raoul, alors, ramasse sa nappe tranquillement, sans hâter, attend que le silence revienne et s’approche du Comte et du Sénéchal qui ne se méfie pas car il écoute le seigneur. Il lève alors sa main et lui flanque une grande baffe sur la joue ce qui l’envoie rouler à terre.

« Je vous rends buffet et nappe car je n’en ai plus besoin. Il faut toujours rendre ce qu’on vous a prêté, dit le vilain.
– Que signifie ceci ? Pourquoi as-tu frappé mon sénéchal ? Tu as fait preuve de trop de hardiesse en frappant devant moi cette demi-portion et te voilà dans un mauvais cas car si tu ne te justifies pas, je te ferai immédiatement connaître ma prison !
– Seigneur, daignez m’écouter et m’entendre un tantinet. Quand je suis entré ici, j’ai rencontré votre sénéchal qui est cruel, insolent et mesquin. Il m’a dit des méchancetés et insanités en grand nombre et il m’a frappé en me donnant une grande buffe. A quoi par moquerie, il m’a dit de m’asseoir sur ce buffet et qu’il me le prêtait. Après avoir bu et mangé, Seigneur Comte, qu’aurais-je dû faire de son buffet, sinon le lui rendre ? Je sais bien que j’y aurais perdu car bien mal acquis ne
profite jamais. Aussi, je lui ai rendu devant témoins comme vous l’avez vu vous-même. Je ne suis donc coupable de rien. Pourquoi serais-je emprisonné alors que je lui ai rendu son bien ? Même je vais m’apprêter à lui rendre un autre buffet si celui qu’il a reçu ne lui convient pas. »

Il fait mine de lever la main. Le sénéchal ne sait plus où se mettre car tous se sont mis à rire.

« Il t’a rendu ton buffet, dit le Comte au sénéchal. Et à toi, bouvier, je te donne ma robe d’écarlate car c’est toi qui nous as fait rire mieux que les autres ménestrels. »

En effet, le bouvier méritait de gagner cette robe neuve. Jamais on ne vit si bon paysan si bien servir un sénéchal. Il lui a rendu sa vilénie. Est fou qui provoque au mal et qui, à mal agir, s’emploie. Ou, je vous le dis encore : qui chasse bien trouve son bien.



d’après Barbazan. Adaptation par Janique Vereecque