Le chevalier au barisel

Le chevalier au barisel1

Entre Normandie et Bretagne, dans une terre fort lointaine, vivait jadis un très puissant seigneur dont la renommée était très grande. Près du rivage de la mer, il avait fait construire un château bien garni de tours et de créneaux, si fort et si bien muni qu’il ne craignait roi ni comte, ni duc, ni prince, ni vicomte.

Le seigneur dont je parle était, à ce que j’ai entendu dire, très beau de corps et de figure, riche de biens et de lignage2. Il semblait, à voir son visage, qu’il n’y eût point au monde homme plus doux: mais il était félon3 et déloyal, si traître et si faux, si fier, si orgueilleux et si cruel, qu’il ne craignait ni Dieu, ni homme au monde.

Il avait ruiné tout le pays autour de lui: il ne pouvait rencontrer voyageur sur un chemin qu’il ne le maltraitât, si puissante était en lui l’inclination au mal. Il tuait les pèlerins, dérobait les marchands. Il n’épargnait clercs, ni moine reclus, ermite ni chanoine, nonnes ni converses4, comme étant attachés à Dieu. Il les faisait vivre honteusement quand il les tenait à sa merci, et les dames et les pucelles5 et les veuves et les servantes. Il n’épargnait pauvre ni riche, sage ni sot. Jamais il n’avait voulu se marier, trouvant que c’eût été s’humilier: se lier à une femme, il eût pris cela pour un déshonneur!

Il mangeait de la viande en tout temps et n’y voulut jamais manquer, ni vendredi, ni sainte quarantaine6, ni jour d’abstinence en semaine. Il n’avait point souci d’entendre messe ni sermon, ni lecture des saintes Écritures. Il honnissait tous les prud’hommes. J’imagine que jamais il n’y eut homme pire. Enfin tous les péchés qu’on peut commettre, en actes, dits et pensées, il les avait tous rassemblés dans sa vie.

Il vécut ainsi près de trente ans, sans rien expier de toutes ses fautes.

Vint certain carême, et le jour du Vendredi-Saint.

Cet homme donc, qui avait si peu de tendre amour pour Dieu, se leva de bon matin et dit à ses cuisiniers:

Préparez-moi vite quelque gibier, car voici l’heure du repas. Je veux manger de bonne heure. Puis nous irons chercher aubaine.

Les cuisiniers furent consternés. Ils répondirent, tristes, confus, en hommes qui n’osaient le contredire:

Nous ferons votre volonté, sire.

Les chevaliers, qui entendirent et qui pensaient davantage à Dieu, de s’écrier aussitôt:

Qu’avez-vous dit, sire! Nous sommes dans le saint temps de Carême. C’est aujourd’hui le saint vendredi où Dieu souffrit passion pour notre salut. Tout le monde doit jeûner aujourd’hui; et vous, vous voulez rompre le jeûne et, chose pire, manger de la viande! Tous, même les enfants, font abstinence et pénitence et jeûnent, et vous voulez vous nourrir de chair! Dieu se vengera de vous, oui, il le fera sans aucun doute!

Ma foi, ce n’est toujours pas pour maintenant. D’ici là, j’aurai encore commis plus d’un méfait. L’on verra bien encore par mon ordre plus d’un homme pendu, tué, brûlé…

Avez-vous assurance que Dieu vous accorde un tel délai pour l’offenser? Vous devriez sans retard vous tourner vers Jésus-Christ, notre Créateur, crier grâce, et pleurer les péchés dont vous êtes si honteusement souillé!

Pleurer, quelle plaisanterie! De tel tracas je n’ai souci! Pleurez, vous, si vous voulez; moi, je rirai. Certes point je ne pleurerai.

Sire, écoutez. Il y a dans le bois voisin un très saint homme à qui vont se confesser les gens qui veulent renoncer à leurs péchés. Il ne faut pas toujours faire le mal, on doit revenir à Dieu. Allons vers cet homme te confessons-nous. Et renonçons à mal faire.

Me confesser! Voilà qui serait le diable! Maudit qui s’en ira là-bas, maudit qui y mettra les pieds! S’il y avait chez votre saint homme butin à prendre, j’irais bien le voir. Mais autrement, je n’irai point.

Eh! bien, venez pour nous tenir compagnie, sire. Venez donc, faites-le par bonté pour nous.

C’est bon, j’irai pour vous, mais je ne ferai rien pour Dieu. J’y vais pour vous, c’est entendu! Allons, qu’on m’amène un cheval et je vais avec tous ces papelards7. Je ferais plus de cas de deux mésanges, de deux oiselets que de toutes leurs confessions! Je n’y vais que pour me railler d’eux. Une fois confessés, ils n’en recommenceront que de plus belle à voler. Ce sera tout à fait la confession de Renart au Milan8. Un souffle suffit pour renverser ces confessions-là

Sire, venez pourtant et que le Dieu qui jamais ne mentit fasse de vous à sa volonté et vous donne la vraie humilité.

Ah! par ma foi, je ne veux point d’humilité, ni que douceur me vienne, car personne ne me craindrait plus.

Cependant les chevaliers se sont mis en route; ils marchent en pleurant, et, derrière eux, le seigneur s’avance en chantant. Ils marchent devant, et lui ne fait que les tourmenter et railler et piquer et agacer…

Après avoir suivi tout droit le chemin, ils sont arrivés d’une traite à l’ermitage, dans la forêt. Ils y pénètrent et trouvent l’ermite dans l’église. Mais leur seigneur reste dehors, leur seigneur cruel et puissant, félon et fier et irritable plus que chiens enragés et loup-garous. Droit sur ses étriers, il regarde fièrement à ses pieds9.

Sire, descendez donc. Entrez, repentez-vous. La prière obtient miséricorde de Dieu.

Je ne bougerai point. Pourquoi prierais-je Dieu, puisque je ne ferai rien pour lui? Finissez vite votre histoire, car moi, je n’ai rien à faire là-dedans. Je vois bien que ce retard va me gâcher toute ma journée. Les marchands et les pèlerins vont aujourd’hui tranquillement leur chemin. Je devrais être à les piller et ils s’en iront sans encombre! Par saint Rémy! J’aimerais mieux ne jamais vous voir vous confesser que de penser qu’ils passent en toute tranquillité!

Les chevaliers voient bien qu’il n’y a rien à en tirer: ils entrent dans la chapelle, s’approchent de l’autel et parlent au saint ermite; chacun fait sa confession, le plus sincèrement, mais aussi le plus brièvement qu’il peut. Le saint ermite les absout très humblement, mais à condition qu’ils s’abstiennent désormais, de toutes leurs forces, du péché. De tout coeur, ils le lui promettent, puis le supplient doucement:

Sire, notre maître est là dehors; appelez-le pour l’amour de Dieu, car il ne veut pas venir pour le nôtre. Mais il se pourrait faire qu’il vienne à votre prière et en vous voyant. Qui pourrait si bien faire et dire qu’il le ramène à Dieu, celui-là n’aurait point perdu sa journée. Ce matin, au point du jour, notre sire voulait à toute force manger de la viande. Il nous attend devant le porche. Il ne veut point entrer pour notre amour, mais il viendra sûrement pour le vôtre.

Certes, j’en doute fort. Je veux bien essayer, mais je n’ai pas confiance.

Le saint homme sort, s’appuyant sur son bâton, et dit doucement au seigneur:

Sire, soyez le bienvenu. Aujourd’hui on doit renoncer à tout mal, se rependit, se confesser et doucement penser à Dieu.

Pensez-y si vous voulez, je n’y penserai point.

L’ermite l’entend: il n’a pas la colère; très humblement il se met à lui dire:

Descendez, cher beau sire. Puisque vous êtes chevalier, vous devez avoir noble coeur. Je suis prêtre: je vous demande, par Celui qui souffrit la mort pour notre salut et s’offrit pour nous sur la croix, de venir causer un peu avec moi.

Par le diable! et de quoi? Qu’avons-nous à faire ensemble? Je suis pressé de m’en aller, loin de vous et de votre logis. Mieux m’irait un oison bien gras!

Sire je veux bien vous en croire. N’en faites rien pour moi, mais seulement pour Dieu.

Vous insistez par trop. Quand même j’entrerais, je ne ferai prière, oraison ni aumône.

Mais vous verriez ma maison, ma chapelle, mon ermitage.

J’irai… Mais il est entendu que je ne ferai point d’aumône, ni ne dirai de patenôtres?

Sire, entrez toujours. Si vous ne vous plaisez pas chez moi, vous vous en irez.

Il descend de cheval en grand ennui:

Au diable, cette idée de venir ici! Pourquoi donc me suis-je levé si matin?

L’ermite le prend par la main. Tout doucement, il l’entraîne et le fait entrer dans la chapelle; il se trouve devant l’autel:

Sire, il n’y a plus à reculer, vous voilà mon prisonnier et je ne vous lâcherai pas que vous ne m’ayez parlé. Coupez-moi le cou, si vous voulez, mais, quoi que vous fassiez, vous ne m’échapperez pas que vous ne m’ayez conté votre manière de vivre.

L’autre, qui est un méchant, lui répond, plein de colère:

Certes non! Laissez-moi m’en aller, car vous n’entendrez rien de moi.

Non, sire, vous ne vous en irez pas. Mais, s’il vous plaît, dites-moi votre vie et les péchés dont vous êtes souillé. Je veux connaître le tréfonds de votre être.

Certes non, sire prêtre, vous ne saurez rien de moi. Je ne suis pas si fou que d’aller raconter quelque chose pour l’amour de vous!

Non, mais pour l’amour du Dieu glorieux. Vous allez tout me dire et j’écouterai.




Jamais. M’avez-vous fait venir ici pour cela? J’ai grande envie de vous tuer. Le monde serait délivré de vous. Vous êtes un sot, un fou, vous qui par force voulez me faire parler. Vous insistez par trop pour me soutirer une confession dont je n’ai que faire!

Vous vous confesserez, bel ami. Que le Dieu qui fut mis en croix vous mette en vraie pénitence et vous donne assez de repentir pour bien connaître vos péchés. Je vous écoute: commencez.

Le brutal, qui était méchant et cruel, jeta un tel regard sur le saint homme que celui-ci eut grand peur et s’attendit à être frappé. Mais il voulait tout tenter: il se remémorait la sainte Écriture, et, très doucement, il lui dit:

Frère, par le Dieu tout-puissant, dites-moi un seul péché. Si vous commencez une fois, je sais bien que Dieu vous aidera à ramener votre vie dans la droite voie.

Non, non, vous n’entendez pas.

Si, vraiment.

Non, vraiment.

Si.

Non, nous serons ici à la nuit close, mais je ne veux rien dire.

Écoutez donc, à la fin! Je vous conjure au nom de Dieu et de sa vertu infinie! C’est aujourd’hui jour où Dieu s’offrit pour nous et souffrit mort en croix. Je vous adjure, par cette mort qui a ruiné et détruit l’Ennemi, par les saints, les saintes et les martyrs, de laisser votre coeur céder. Dites-moi tous vos péchés. Je vous l’ordonne, ne tardez plus.

Vous me contraigniez vraiment. Comment avez-vous pu m’y conduire de force. Eh bien! oui, je vous les dirai, puisque c’est impossible autrement; je vous les dirai malgré moi, mais vous n’en aurez rien de plus.

Alors, tout d’affilée, en grande colère, il se met à lui raconter ses péchés, un par un, sans en cacher un seul. Et quand il eut fini sa confession, il dit au saint homme:

Je vous ai tout dit, êtes-vous maintenant plus avancé? En êtes-vous plus gras? Vous ne m’auriez jamais lâché, je gage, que je n’eusse dit tout ce que j’avais fait. Eh bien!, c’est fini, qu’en résulte-t-il? Allez-vous me laisser en paix maintenant! Puis-je à présent m’en aller? Je ne demande qu’à ne plus vous parler ni vous revoir de mes yeux. Vous m’avez vaincu sans m’avoir blessé, vous qui m’avez forcé à tout dire.

L’ermite n’a pas envie de rire, mais il pleure très tendrement sur cet homme qui ne se repent pas.

Sire, vous aviez bien dit vos péchés, mais tout cela sans repentance. Si vous vouliez maintenant faire pénitence, vous me satisferiez beaucoup.

Non, en voilà assez! Vous voulez maintenant me faire repentir! Au diable qui s’en soucie et veut que je me repente!… Voyons donc, si je voulais me repentir, quelle pénitence me donneriez-vous?

Celle que vous voudriez, certes.

Dites-la donc.

Volontiers, sire: pour effacer tous vos péchés, vous jeûneriez un peu de temps, tous les vendredis pendant sept ans.

Sept ans? Ah! non.

Trois?

Non vraiment.

Tous les vendredis d’un mois?

Taisez-vous donc, je n’en ferai rien. C’est chose impossible pour moi.

Alors, allez déchaux10 une seule année.

Non, par saint Abraham!

Allez en chemise de laine, sans linge de toile.

Non, ma chair serait vite déchirée et mangée de vermine.

Alors, frappez-vous chaque matin d’une baguette.

Très mauvaise idée. Je ne veux pas me faire du mal, ni battre ou frapper ma chair.

Eh! bien, allez en pèlerinage outre-mer11.

Non cet ordre est trop dur. Taisez-vous, vous perdez votre temps. Il y a trop de péril sur mer.

Allez à Rome, ou, à Saint-Jacques12.

Je n’irai point, sur mon âme!

Allez chaque jour à l’église, assistez au service divin, mettez-vous à genoux le temps d’un Pater ou d’un Ave, pour que Dieu vous donne le salut.

C’est trop de souci. Toutes ces histoires-là ne servent à rien.

Alors, vous ne ferez rien de bon?…Si, vous ferez quelque chose de bon, si Dieu y consent et si vous le voulez, avant de me quitter, Faites simplement ceci: pour l’amour de Dieu, le roi tout-puissant, descendez mon barillet13 jusqu’à ce ruisseau et puisez à la fontaine. Cela ne vous donnera pas grand mal; et si vous me le rapportez tout plein, quitte et franc soyez-vous de vos péchés et de toute pénitence. Et ne vous préoccupez plus de rien. Je prends tous vos péchés sur moi. Votre pénitence aura suffi.

Ainsi parla l’ermite et il sourit.

Ma foi, j’y consens, cela ne me donne pas grand mal d’aller à cette fontaine. Voilà une pénitence qui sera vite faite.

L’ermite lui tend le barillet, et lui le saisit d’un geste rapide, comme une chose de peu d’importance.

Allons, je le prends à telle condition, que je ne me reposerai jamais que je ne vous l’aie rendu plein.

Et c’est à telle condition que je vous en charge, ami.

Il arrive près de la fontaine, et y plonge à plein le barillet: pas une goutte d’eau n’y pénètre. Il essaie dans tous les sens, mais en vain. Peu s’en faut qu’il n’en perds la raison: il commence à entrer en rage, à jurer le nom de Dieu. Il croit qu’on a bouché le barillet; il fait entrer un bâton dans l’ouverture et il le trouve tout vide. L’orgueilleux, en grande colère, replonge le barillet dans la fontaine pour le remplir: pas une goutte d’eau n’y entre.

Qu’est-ce que cela, n’entrera-t-il pas de quoi remplir ce barillet?

Il le remet dans l’eau, mais – quoi qu’il risque d’y perdre la tête – pas une goutte d’eau n’y entre. Et lui, grinçant des dents d’angoisse, se lève en grande colère et retourne vers l’ermitage. Il dit son aventure à l’ermite et à ses hommes et il jure, au nom des saints de Dieu:

Je n’ai pas une goutte d’eau, et, cependant, j’ai fait ce que j’ai pu. J’eu beau faire, rien n’entre dans ce barillet. Mais, par Celui qui créa mon âme, je n’aurai un moment cesse ni repos, ni jour ni nuit, avant que j’aie rapporté ce barillet tout plein!

Puis il appelle l’ermite:

Vous m’avez mis en grand tourment, avec votre barillet du diable. C’est le diable qui l’a charpenté et cerclé! Mais pour lui je prendrai telle charge, que jamais, jamais je ne me laverai la tête, ne me ferai peigner les cheveux, raser la barbe, couper les ongles avant d’avoir rempli ma promesse. Je m’en irai à pied, sans argent – pas même avec un denier – sans pain, sans rien dans mon sac!

L’ermite l’entend. Il pleure tendrement:

Sire, vous êtes né pour un triste sort: comme votre vie est amère. Certes, si un enfant avait plongé ce barillet dans le ruisseau, il l’en eût retiré tout plein. Et vous n’avez même pas une goutte d’eau! Malheureux, c’est à cause de vos péchés! Dieu est en courroux contre vous. Il veut, dans sa pitié, que vous fassiez pénitence, que vous châtiez votre corps pour lui. Ne vous emportez pas, mais servez Dieu humblement.

Et l’autre de répondre, en colère:

Ce n’est pas pour Dieu que je le fais, mais par orgueil, par courroux et folie. Ce n’est pas pour Dieu, ne pour personne.

Il dit à ses hommes, d’un ton farouche:

Allez-vous-en. Ramenez mon cheval. Restez tranquilles chez vous et si quelqu’un vous parle de moi, dites-lui que vous n’en savez rien du tout. Restez tranquilles et vivez à votre guise. Quant à moi, je suis celui qui n’aurai jour sans peine ni douleur, à cause de ce barillet du diable. Le feu et la flamme d’enfer puissent le brûler! Il a dû appartenir aux diables, qui l’ont, je gage, enchanté. Mais, en vérité, je vous le dis, je tenterai toutes les eaux du monde et je le rapporterai plein à cet homme!

Sans retard, il s’en va, le barillet pendu au cou. Il s’en va, et sachez qu’en vérité il n’emporta sur lui quoi que ce fût, qu’on estimât quatre fétus, à part les habits dont il était couvert. Tout seul, il se met en route et nul, sinon Dieu, ne l’accompagne. Et sachez que ce sont des privations qui l’attendent, nuit et jour, soir et matin, puisqu’il s’en va en pays étrangers. Il n’aura plus ses aises et ses plaisirs passés, mais dur gîte, pauvre lit, maigre pain et froide cuisine. Pauvreté sera sa compagne. Il aura souvent peine et labeur: route par le froid, route par le chaud.

A chaque eau qu’il rencontre, il éprouve son barillet, mais en vain: goutte n’y entre. Et chaque jour, le chevalier devient plus furieux.

Sa grande colère le tint près d’une demi-semaine, pendant laquelle il ne songea pas à manger et n’en eut même pas le désir, tant la colère l’enflammait. Mais quand il sentit la faim l’assaillir sans qu’il pût s’en défendre, alors force lui fut de vendre sa robe et de l’échanger contre une pauvre souquenille, misérable et déchirée et bien honteuse pour un tel homme.

Il va par la pluie, il va par le vent, et son visage, qui était bel et vermeil, est tout changé: il devint noir et perdit son teint. A chaque eau que le chevalier rencontre, il jette et rejette son barillet: il ne peut recueillir goutte. Et il en souffre et il en rage.

Ses chaussure durèrent peu: elles furent vites déchirées et perdues. Il passa maintes vallées et maintes terres, pieds déchaux.

Il va par le froid, par le chaud, à travers les lieux incultes, les ronces, les épines; de maints endroits, le sang lui coule. Sa chair est toute déchirée. Il a grand peine et grande douleur, mauvais jours et mauvaises nuits. Il est pauvre, il est mendiant: on se raille de lui et on l’insulte. Il n’a ni robe, ni toit. De logis, il n’en peut trouver. Il ne rencontre que gens méfiants, cruels et méchants qui, le voyant si nu, si grand, si fort, si bien musclé, si laid, si blême, si mal vêtu, ont tous peur de l’héberger. Souvent il passe la nuit en plein champ.

Pour lui, tout dénué,ni chant, ni rire, mais âpre peine et grande colère. Pourtant, il ne peut s’humilier, ni amollir son misérable coeur. Il se plaint à Dieu de la misère qu’il éprouve. Mais c’est pour s’en étonner, non pour se repentir.

Quand il eut dépensé tout l’argent obtenu par la vente de ses habits, il ne sut où trouver du pain. Pour manger, il apprend à mendier.

Et tout devient pour lui dur et difficile; jamais il n’aura plus d’aise, mais misère tant qu’il vivra. Souvent, il jeûne deux ou trois jours. Quand il souffre tant qu’il ne peut supporter la faim, alors il s’en va, en grande colère, à la recherche d’un morceau de pain. Et puis, après, il erre longuement.

Il erra ainsi à travers tout le Poitou, le Maine, la Tourraine et l’Anjou, la Normandie et la France14, la Bourgogne et la Provence, l’Espagne et la Gascogne, la Hongrie et la Maurienne, la Calabre, la Pouille et la Toscane, la Lorraine et l’Auxois. Partout il met son corps à l’épreuve. Que vous dire? Je perdrais le jour à vous conter sa grande détresse. Mais je puis vous dire, en un mot, qu’entre la mer qui clôt la terre anglaise jusqu’à Barcet qui sied sur la mer, je ne saurais terre nommer qu’il n’ait parcourue ou traversée, bâton en main, ni rivière qu’il n’ait tentée, ni ruisseau, ni fontaine, eau fangeuse ou eau claire, où il n’ait plongé son baril. Mais il n’en a puisé goutte. Il y a mis tout son pouvoir. Sa colère croit toujours et se renforce.

Et dans sa peine, qu’il eut si forte et si lourde, une chose étonnante lui advint: jamais, en aucun lieu, il ne trouva homme qui lui parlât bien, ni qui jamais le secourût. Mais tout le monde le hait, l’injurie et se raille de lui, partout, à la campagne, à la ville. Et lui pour l’insulte qu’on peut lui dire, il ne daigne se fâcher, ni maudire personne, car il n’estime personne: il hait et méprise tout le monde.

Que vous dirai-je? Tant il alla, en haut, en bas, de-ci, de-là, il fut si brisé en son corps, si las, si abattu qu’à grand peine l’eût reconnu quiconque l’avait vu jadis. Il avait de longs cheveux, tombant tout épais et mêlés sur ses épaules, il était décharné et velu, les sourcils gros, les yeux caves, les bras longs et maigres, tout hâlés par le soleil, les flancs décharnés, la peau sur les os, les veines saillantes sous la peau; on lui voyait veines et nerfs depuis les peids jusqu’aux aines. Il n’avait manche ni mancheron, cape ni caperon, tissu ni toile; mais un corps noirci et blême sous le hâle. De plus, si faible et si las qu’il pouvait à peine se soutenir et il lui fallait s’appuyer sur un bâton.

Le barillet le blessait fort, qu’il avait à son cou porté toujours, sans arrêt jour ni nuit.

Il finit par se décider à revenir en arrière. L’ermite ne rira pas en le voyant; il pleurera.

Alors, il se met en route, appuyé sur un bâton, et gémissant souvent tout bas.

Il arrive à l’ermitage au bout de l’année, le jour même où il avait quitté le lieu sacré, le jour du Vendredi-Saint, et il arriva fait comme j’ai dit.

Il entra tout douloureux dans l’ermitage. L’ermite qui était tout seul, et ne pensait point à lui, le regarde avec étonnement. En le voyant ainsi fait, si mal équipé, si épuisé, il ne le reconnut en rien, mais il reconnut le baril qui pendant au cou du voyageur, car il l’avait vu maintes fois. Et le saint homme dit au voyageur:

Beau doux frère, quel besoin ici vous amène? Qui vous chargea de ce baril que je connais bien? Voici un an que, sans obstacle, je le confiai au plus bel homme qui fût dans l’empire de Rome, au plus fort, ce me semble. Je ne sais s’il est mort ou vif, jamais il ne revint ici. Mais dis-moi donc par ta merci qui tu es et quel est ton nom? Je ne vis jamais si pauvre homme que toi, ni si misérable. On dirait à te voir ainsi, pauvre et nu, que les Sarrasins t’ont tenu prisonnier. Je ne sais d’où tu viens, mais tu as dû trouver de méchantes gens.

Et le chevalier de répondre en grande rage, car il est toujours en grand courroux:

Beau sire, c’est vous qui m’avez mis si mal en point.

Moi? Comment cela? Je crois ne t’avoir jamais vu. En quoi donc ai-je pu mal agir envers toi? Dis-le donc, je le réparerai, si je le puis.

Sire, je vais vous le dire. Je suis celui que vous avez confessé voici un an aujourd’hui. Et vous me chargeâtes comme pénitence de ce barillet, qui est cause du misérable état où vous me voyez.

Et il se met à lui raconter toute l’histoire de ses voyages: il lui parla des pays, terres et lieux qu’il a traversés, de la mer, des rivières, des eaux grandes et plénières où il a essayé le barillet:

Sire, j’ai tout tenté, j’ai jeté partout votre baril, mais il n’y entra jamais goutte, ni pour le plus, ni pour le moins. Je sais bien maintenant que ja vais mourir, car je ne peux plus vivre.

L’ermite l’entend: il se met en grande colère et, tout courroucé, lui dit:

Misérable! tu es pire que Sodomite, chien, loup et autres bêtes. Par les yeux de ma tête, je gage qu’un chien qui l’eût tant trainé, par tant d’eaux et de gués, eût fini par le remplir, et toi, tu n’en pas une goutte! Je vois bien que Dieu te hait. Ta pénitence ne sert à rien, car tu l’as faite sans repentance, sans amour, le coeur non contrit.

Alors l’ermite se met à crier, à pleurer et à se tordre les mains; et son coeur était si plein de douleur qu’à haute voix il s’écria:

Dieu qui sait tout, qui peux tout, qui vois tout, regarde cette créature qui s’en va à mal aventure, qui corps et âme a tout perdu et tout perdu pour rien. Sainte Marie, mère, prie Dieu, ton Fils et ton Père, que dans sa douceur il regarde cet homme et le voie avec des yeux miséricordieux! Mon Dieu! si j’ai jamais rien fait de bon, doux Dieu, et chose qui vous plût, je vous prie à présent que vous fassiez miséricorde à cet homme, car, s’il meurt par ma faute, il m’en faudra rendre raison! Le chagrin m’en sera trop dur! Dieu, si tu prends l’un de nous, laisse-moi de côté et prends cet homme!

Et il pleurait très tendrement. Et le chevalier, qui ne disait mot, le regarda longuement. Tout bas, sans que nul l’entendit, il se disait:

Certes, voici une grande merveille, dont mon coeur s’étonne fort. Cet homme, qui ne m’appartient pas, qui ne tient à moi par aucun lien, sinon par Dieu le souverain Seigneur, cet homme est brisé pour moi! Pour mes péchés, il pleure et soupire. Certes je suis le pire et le plus grand des pécheurs, puisque cet homme a si grand amour pour mon âme, qu’il se met dans un tel étant pour mes péchés! Et moi qui suis si souillé, je n’ai pas en moi assez d’amour pour avoir pitié de lui!

Et il est très ému:

Ah! très doux Dieu, si vous voulez, donnez-moi tant de repentance, par votre vertu et votre puissance, que soit consolé ce prud’homme, qui tant se désole à cause de moi! Le baril me fut donné pour mes péchés et pour mes péchés je le pris. Doux Dieu, j’ai mal fait. Vrai Dieu, je m’en accuse devant vous. Je vous crie miséricorde, roi miséricordieux! Faites de moi selon votre volonté, je suis prêt!

Et Dieu maintenant travaille, il vide et débarrasse le coeur de l’homme d’orgueil et de toute dureté et l’emplit tout d’humilité. Le chevalier pousse de si grands soupirs qu’il semble à chaque instant que son âme va sortir de son corps. Sa repentance est si grande que son coeur se fût rompu, s’il n’avait éclaté en larmes. Si grande douleur au coeur le touche qu’il ne peut ouvrir la bouche, mais il promet en son âme à Dieu de ne jamais plus commettre de péchés et de ne plus l’offenser. Et Dieu voit bien qu’il se repent.

Le barillet à son col pend, le barillet qui lui a donné tant de peine, mais il est encore vide. Le chevalier n’avait point d’autre désir que de remplir le barillet. et Dieu, qui voit son désir et qui veut l’aider, lui fait une grande courtoisie15 (Dieu fit-il jamais vilenie?)

Écoutez donc ce que fit Dieu pour consoler son ami: il fit monter l’eau de son coeur, à grande détresse, jusqu’à ses yeux, et une grosse larme, que Dieu fit jaillir de bonne source, tomba comme un trait de flèche tout droit dans le fond du barillet. Et l’histoire nous conte que le barillet fut si rempli de cette larme que l’eau sortit en bouillonnant.

L’ermite se jeta aux pieds du chevalier et baisa ses deux pieds nus.

Frère, doux ami, te voilà délivré de l’enfer. Tu ne seras plus jamais souillé. Dieu t’a pardonné tes péchés.

Le chevalier en a une telle joie que jamais homme au monde, je le gage, n’en a ressenti de pareille. Il pleure abondamment. Puis il appelle le saint ermite et lui dit sa volonté:

Père, je suis à vous, Père, vous m’avez comblé de tous biens. Ah! très doux père, si je pouvais, je resterais volontiers avec vous. Certes jamais je ne m’en irais, mais je vous servirais ici pour l’amour de Dieu!

Voici un an, je vins ici, fol et insensé, comme vous le savez, très doux père. Je vous contai tous mes péchés en grande colère, tout courroucé, sans repentance et sans amour. Je veux vous les redire en grande crainte et grande dévotion: que ce soit à cette condition que le Dieu qui est et qui sera toujours prenne mon âme en son paradis.

Beau doux ami, que Jésus-Christ soit adoré pour t’avoir donné tel courage. Dis-les donc, je t’absoudrai: je suis tout prêt.

Et lui commença sa confession, de coeur sincère, mains jointes, tout en pleurs, soupirant souvent du fond du coeur. Les larmes lui coulaient abondamment des yeux.

Quand le prud’homme vit qu’il avait achevé ses aveux, il lui donna l’absolution. Puis le chevalier désirant recevoir le saint corps de Jésus-Christ, l’ermite lui peignit la bonté du Sauveur:

Doux fils, voici ton salut, ta vie et ta santé. Le crois-tu?

Oui, beau cher père! je crois que voici mon Sauveur, celui qui peut nous sauver tous. Hâtez-vous, car je vais mourir.
L’ermite se hâta de lui donner le corps de Dieu. Quand le chevalier eut communié, il était si pur qu’il ne lui restait goutte ni lie de péché ou folie. Alors, il appela le saint ermite et lui dit sa volonté:

Père, je vois bien que je vais mourir. Priez pour moi. Je ne peux plus demeurer sur terre, il me faut une autre demeure; très doux père, je vous recommande à Dieu, et je vous demande, à la fin, de mettre vos bras autour de mon cou, pour que je meure dans les bras de mon ami.

L’ermite, très doucement, l’a pris dans ses bras. Le chevalier s’étend à terre. Il gît devant l’autel. Tout son coeur est revenu à Dieu. Le baril est sur sa poitrine; il ne veut pas qu’on lui ôte. Mort ou vif, il veut le porter. Sur son coeur gît sa pénitence. Un fleuve de repentance lui a donné un coup si violent que Dieu lui a pardonné tout péché et remis toute peine. Le corps souffre et le coeur peine: il lui faut mourir, il faut que l’âme s’en aille. Elle est si claire et si pure qu’il ne lui reste aucune tache. Elle se détache du corps, elle le quitte et les saints anges, qui étaient auprès du corps, l’on reçue.

L’âme est bien heureuse, car les saints anges l’ont saisie. Elle est sortie en grand péril, car l’Ennemi l’attendait qui comptait bien l’avoir, qui en était tout convaincu, et qui s’en va tout déconfit.

Et le prud’homme voit tout cela, d’un bout à l’autre, car il est surnaturel. Il voit de ses yeux les anges emporter l’âme avec eux. Lui déposa à terre le corps nu et déchaux, couvert d’une pauvre couverture.

Écoutez l’aventure qui advint pour finir. Les chevaliers qui jadis étaient avec le seigneur et à qui il fit tant de tourments, vinrent à l’ermitage pour prier, comme c’était justice, le jour du Vendredi-Saint, un peu avant midi.

Les chevaliers, donc, entrèrent dans l’ermitage. Ils virent leur seigneur mort et le reconnurent à sa stature, à son corps et à tout son extérieur. Ils donnèrent tous leurs soins au corps, mais ils étaient troublés, parce qu’ils ne savaient pas si la fin de leur seigneur avait été bonne ou mauvaise, et chacun se désolait. L’ermite les réconforta, et leur dit la vérité. Il leur conta tout, d’un bout à l’autre; il leur dit l’heure et le moment où il fut confessé et repentant et comment son âme fut ravie en l’éternelle vie. Les chevaliers en eurent grande joie, l’ensevelirent très bellement, et le mirent en terre après la messe.

Quand ils eurent bu et mangé, ils prirent congé du saint homme, et retournèrent chez eux. Ils racontèrent ce qu’ils savaient de leur seigneur. Ceux du pays en eurent grand-joie et grand-pitié et rendirent grâce à Notre-Seigneur.

 

par Jean de la Chapelle


1) petit baril
2) Famille: ascendants et collatéraux.
3) Qui manque à sa parole, d’où traître.
4) Du latin conversus: tourné religieux ou religieuses tournés vers le dehors, c’est-à-dire préposés au service domestique d’un couvent.
5) jeunes filles
6) Carême
7) Hypocrites. Composé du vieux mot paper: manger gloutonnement et de lard, parce que le faux dévot mange du lard en cachette.
8) Dans le Roman de Renart, Renart, le goupil, feint de se confesser au Milan et le dévore ensuite.
9) Attitude d’orgueil et de dédain.
10) Déchaussé, pieds nus. Survit dans le nom d’ordre religieux: carmes déchaux.
11) En Palestine.
12) Saint-Jacques de Compostelle, en Espagne.
13) ou barisel: petit baril, de baral mesure de vin, puis vase à vin.
14) l’ Île-de-France
15) Dieu étant pour le chevalier le suzerain suprême, comme la Vierge est la dame par excellence.