Le cerf et les boeufs

Un cerf lancé hors des retraites de la forêt fuyait la mort dont les chasseurs le menaçaient; aveuglé par la peur, il gagna la ferme la plus proche et, une étable à boeufs se trouvant là fort à propos, il s’y cacha.

Pendant qu’il s’y dissimulait, un boeuf lui dit :

« Quelle idée as-tu eue, malheureux ! de courir de toi-même au devant de la mort et de confier ta vie à la demeure des hommes? »

Mais lui, d’un ton suppliant :

« Vous du moins, dit-il, épargnez-moi. A la première occasion, je m’échapperai de nouveau. »

La nuit vient succédant au jour. Le bouvier apporte du feuillage et ne voit rien. A plusieurs reprises vont et viennent tous les gens de la ferme; aucun d’eux ne remarque le cerf. Le régisseur aussi traverse l’étable; lui non plus ne s’aperçoit de rien. Alors transporté de joie, tandis que les boeufs restent calmes, l’animal se met à les remercier de lui avoir dans cette circonstance critique donné l’hospitalité.

L’un d’eux lui dit :

« Nous désirons bien ton salut; mais si l’homme aux cent yeux vient, ta vie sera fort en danger. »

Sur ces entrefaites, le maître lui-même arrive en sortant de dîner. Comme récemment il avait trouvé ses boeufs en mauvais état, il approche du râtelier :

« Pourquoi si peu de feuillage? et pas de litière? Ôter ces toiles d’araignée, serait-ce tant de peine? » En passant tout en revue, il aperçoit aussi la haute ramure du cerf. Il appelle ses gens, fait tuer la bête et emporter sa prise.

 

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ESOPE. – Recueil de Fables d’Esope. Ouvrage destiné à l’Instruction et à l’Amusement des Enfans ; orné d’une gravure à chaque Fable. Par Augustin Legrand. – Paris : Debray, libraire, Palais du Tribunat, Galerie de Bois ; Legrand, 8 place du Muséum, An 9-1801, in 12 obl., 98 p. avec les planches qui ne sont pas paginées.
Illustrations : frontispice et 50 planches gravées. Frontispice : Esope, deux enfants et des animaux