La roche pleureuse

Cet été-là, en 1805, Charles Desgagnés, à la tête de ses hommes de mer, allait entreprendre plus tôt que d’habitude son voyage vers les «vieux pays»; il voulait être revenu à 1 ’Isle aux Coudres vers les derniers beaux jours de septembre pour se marier. A la fin de mai, son trois-mâts chargé de bois carré était prêt pour le départ. Après une soirée passée à danser, les membres de l’équipage faisaient leurs adieux.

La fiancée de Charles, elle, passa l’été à préparer le logis déjà construit sur la pointe de l’Ile, puisque c’est là qu’ils iraient habiter après leur mariage. A la fin de septembre, son trousseau était terminé et elle commençait à trouver le temps long. Pas un après-midi ne se passait sans qu’elle n’aille s’asseoir sur une pierre en bordure de la mer. Le soir, elle revenait lentement chez son père qui lui répétait que certains voiliers au prise avec une mer sans vent mirent encore plus de temps à faire le voyage. Quand le temps se fut refroidi et que les volées d’outardes eurent fini de passer au-dessus de l’Ile, Louise dut se contenter de scruter la mer par la fenêtre du pignon.

Ce fut un long hiver sans divertissement et dès que les glaces disparurent, elle prit l’habitude de passer tout le jour sur la pointe de l’Ile, pleurant et se racontant ses peines à voix basse. Un soir de mai, Louise ne rentra point chez elle. Pendant plusieurs jours, tous les habitants se mirent à sa recherche. Un matin, enjambant de hautes touffes d’herbes de mer, son père s’arrêta longuement à regarder une grosse pierre entourée de fleurs sauvages sous laquelle s’échappait un filet d’eau. Après avoir posé sa tête sur le grand caillou, il fit signe aux hommes de regagner leur logis. Louise, transformée en pierre, pleure depuis lors en toutes
saisons son fiancé perdu en mer.




Source

Source de l’illustration:

La roche pleureuse, Anik Dorion-Coupal
Source Université Laval, Le Fil