La poussière louera-t-elle ton nom ?

Le Jour de Colère vint. Le ciel retentit de trompettes, sommant de comparaître. Partout les rocs secs se dressèrent en grondant et retmbèrent en désordre. Puis le ciel s’ouvrit, et dans l’éblouissement apparut un trône de feu blanc au milieu d’un arc-en-ciel semblable à de l’émeraude. Des éclairs s’en échappaient vers les horizons. Autour du trône planaient sept êtres majestueux vêtus de blanc et portnt des ceintures d’or en travers de la poitrine. Chacun d’eux tenait dans sa main gigantesque une coupe dont la fumée et les vapeurs s’élevaient dans le ciel.

Une voix provint du resplendissement du trône:

Allez, et versez sur la terre les coupes de la colère de Dieu.

Et le premier ange descendit et vida sa coupe en un torrent d’obscurité qui fuma sur la terre nue. Et il y eut un silence.

Alors le second ange vola vers la terre, planant çà et là, sa coupe toujours pleine. Enfin il retourna vers le trône en demandant:

Seigneur, la mienne doit être jetée dans la mer. Mais où est la mer?

Et de nouveau il eut un silence. Car les rocs secs et poussiéreux de la terre s’étendaient à l’infini sous le ciel. Et là où avaient été les océans, il ne restait que la pierre, ravinée et creusée, aussi sèche et vide que le reste.

Le troisième ange dit:

Seigneur, la mienne est pour les fleuves et les sources des eaux.

Alors le quatrième ange dit:

Seigneur, laisse-moi vider la mienne.

Et il déversa sa coupe sur le soleil et il resplendit immédiatement d’un terrible éclat, planant çà et là, laissant tomber sa lumière sur la terre. Au bout de quelque temps il chancela et revint vers le trône. Et de nouveau il y eut un silence.

Alors une voix vint du trône qui disait:

Ainsi soit-il.

Sous le vaste dôme du ciel, aucun oiseau ne volait. Aucune créature ne rampait ou ne se glissait à la surface de la terre. Il n’y avait aucun arbre, aucun brin d’herbe.

La voix dit:

Voici le jour fixé. Descendons.

Alors Dieu marcha sur la terre, comme aux temps anciens. Il avait la forme d’une colonne de fumée mouvante. Derrière lui marchaient en murmurant les sept anges blancs avec leurs coupes. Ils étaient seuls sous le ciel gris-jaune.

Ceux qui sont morts ont échappé à notre colère, dit le Seigneur Dieu Jéhovah. Néammoins, ils n’échapperont pas au jugement.

La vallée desséchée dans laquelle ils se tenaient était le Jardin de l’Éden, là où le premier homme et la première femme avaient reçu un fruit qu’ils ne devaient pas manger. Vers l’est se trouvait l’ouverture par laquelle le couple misérable avait été chassé dans le désert. A quelque distance vers l’ouest ils virent les flancs ravinés du Mont Ararat sur lequel l’Arche vint s’échouer après le Déluge purificateur.

Et Dieu dit d’une voix forte:

Que le livre de la vie soit ouvert; que les morts se lèvent de leurs tombes et des profondeurs de la mer.

Sa voix résonna sous le ciel morne. A nouveau les rocs secs se soulevèrent et retombèrent. Mais les morts n’apparurent pas. Seule la poussière tourbillonna, comme si elle était tout ce qui restait des milliards de vivants et de morts de la terre.

Le premier ange tenait dans ses bras un grand livre ouvert. Quand le silence eut duré quelque temps il fema le livre, et son visage trahit la peur. Et le livre disparut de ses mains.

Les anges soupiraient et murmuraient entre eux.

L’un dit:

Seigneur, terrible est le son du silence alors que nos oreilles devraient être remplies de lamentations.

Et Dieu dit:

Voici le moment fixé. Cependant, un jour dans les cieux représente un millier d’années sur terre. Gabriel, dis-moi combien de jours se sont écoulés depuis le Jour, d’après la manière dont les hommes tiennent le décompte du temps.

Le premier ange ouvrit un livre.

Seigneur, d’après la manière dont les hommes tiennent le décompte du temps, il s’est écoulé un jour depuis le Jour.

Un murmure choqué parcourut les anges.

Se détournant d’eux, Dieu dit:

Un seul jour ! Un instant. Et cependant ils ne se lèvent pas.

Le cinquième ange s’humecta les lèvres et dit:

Seigneur, n’es-tu pas Dieu? Peut-il y avoir des secrets pour le Créateur de toutes choses?

Paix, dit Jéhovah.

Et des coups de tonnerre roulèrent vers l’horizon morne.

En temps voulu, je ferai porter témoignage à ces pierres. Venez, marchons plus loin.

Ils errèrent sur les montagnes arides et dans les gorges vides de la mer. Et Dieu dit:

Michel, ton rôle était de surveiller ces gens. Comment se sont passés leurs derniers jours?

Ils s’arrêtèrent près du cône fissuré du Vésuve qui, pendant un instant d’inattention céleste, avait fait éruption deux fois, enterrant vivants des milliers de gens.

Le second ange répondit:

Seigneur, la dernière fois que je les ai vus, ils préparaient une grande guerre.

Leurs iniquités déviaient toute imagination, dit Jéhovah. Quelles étaient les nations de ceux qui préparaient la guerre?

Le second ange répondit:

Seigneur, on les appelait l’Angleterre, la Russie, la Chine et l’Amérique.

Rendons-nous donc en Angleterre.

De l’autre côté de la vallée desséchée qui avait été la Manche, l’île était un plateau de pierres effritées, désolé. Partout les pierres étaient friables et fragiles.

Alors Dieu se courrouça et cria:

Que les pierres parlent!

Alors les rocs gris se réduisirent en poussière, découvrant des cavernes et des tunnels, ressemblant à une fourmilière vide. En quelques endroits brillait du métal en gracieux écheveaux sans signification. comme s’il avait fondu et coulé.

Les anges murmurèrent; mais Dieu dit:

Attendez. Ce n’est pas tout.

Il commanda de nouveau:

Parlez !

Et les rocs se soulevèrent de nouveau pour découvrir une cavité plus profonde encore. Et en silence Dieu et les anges se tinrent en cercle autour du puits révélé et se penchèrent pour observer les formes qui étincelaient au fond.

Sur la paroi de cette cavité quelqu’un avait gravé une suite de lettres. Et quand la machine qui se trouvait dans ce trou avait été détruite, le métal incandescent avait jailli et avait rempli  le creux des lettres du mur. Elles brillaient maintenant comme de l’argent dans l’obscurité.

Et Dieu lut ce qui avait été écrit:

NOUS ÉTIONS ICI. OÙ ÉTAIS-TU ?

Damon Knight : La poussière louera-t-elle ton nom ?