La Malebête ou bête d’Angles

La bête d’Angles, ou malebête (autrefois, « malebeste ») était un ours qui dévorait les enfants en Vendée. Son repaire était la vallée de Troussepoil, elle avait coutume de se baigner dans un ruisseau proche, dont elle sortait « le poil tout hérissé ». Ce serait l’explication du nom donné à ce ruisseau : le Troussepoil.

Un ermite du nom de Martin pria pendant cinq jours et parvint à passer un chapelet autour du cou de la bête puis la conduisit au pignon d’une église où elle se changea en une statue de pierre, toujours visible de nos jours, représentée sur l’église Notre-Dame-des-Anges d’Angles, dans le département de la Vendée.

Mentionné dans le folklore de la Vendée, selon une légende due à la plume de l’érudit poitevin du XIXe siècle, Benjamin Fillon, cette « malebête », dévorait impitoyablement jeunes gens et jeunes filles de la contrée. Il dévorait les troupeaux de vaches et les vachères, si bien que toutes les jeunes filles du bourg d’Angles finirent sous ses crocs.

Les anciens songèrent à un très vieux moine abbé du monastère d’Angles du nom de Martin, qui vivait si retiré qu’on ne savait plus la couleur de son regard. Il s’émerveilla du récit qu’on lui fit, et promit de redoubler d’austérités, trois jours durant, après quoi il irait à la rencontre de l’ours.

Le quatrième jour, en effet, il sortit de son abbaye, n’ayant en main que sa crosse de bois verni, non pour arme — car il était brisé par l’âge —, mais comme symbole d’autorité. Et il marcha, priant. Et l’ours, qui abordait en ce moment le rivage, encore tout couvert d’écume, après l’avoir considéré, sentit la puissance d’une vie sans reproche. Ils se reconnurent l’un et l’autre pour ce qu’ils étaient vraiment : un démon de l’enfer et un saint qui achevait son épreuve terrestre. « Viens ! » dit l’abbé.

L’ours le suivit, comme un chien attaché aux talons de son maître. Celui-ci ne se retournait pas . Le souffle bruyant de la bête, qui couchait les blés aux deux rebords du chemin, n’effleurait même pas la tunique de l’homme, qui restait droite et digne dans ses plis. Le peuple s’enfuyait. Lorsqu’ils furent devant l’église du bourg, qu’on finissait de bâtir, l’abbé commanda : « Ours de la mer, monte au clocher ! »

La bête, lentement, comme ceux qui obéissent à la force, commença de grimper sur la façade. Arrivée au toit elle tourna la tête, pour demander grâce. L’abbé qui n’aimait pas perdre ses mots, leva sa crosse, et l’ours embrassa les assises de la tour et monta plus haut. Quelques paysans se rapprochèrent. On vit les filles surtout, les filles dont la bête n’avait pas encore voulu, se faufiler, curieuses, dans les jardins voisins. Deux ou trois se risquèrent sur la place, puis cinq, puis six, puis toute une couronne, tandis que leur ennemi enveloppant les dernières pierres de la flèche de ses pattes velues, se dressait tout là-haut à califourchon au pied de la croix. On crut voir des larmes couler de ses yeux qu’il abaissait.

Ces larmes d’ours ne touchèrent personne. L’abbé n’en fut pas dupe. Il étendit la main et dit, en regardant d’abord les filles d’Angles et ensuite le monstre : « Ours de la mer, au nom du Dieu puissant, tu ne vivras plus que de la beauté des filles d’Angles. » Elles étaient toutes laides : c’était la mort. La bête fut de suite changée en pierre.

A cet instant, les visages aux traits fins des filles du pays se durcirent. Elles perdirent leur charme.

Mais ceci ne dura pas car les galants prièrent Dieu et l’abbé Martin de changer la sentance et de ne nourrir l’ours que de la beauté des filles volages.

Désormais les filles d’Angles respirent et les galants sont nombreux, cette nouvelle sentance étant pour eux une bonne garantie de fidélité.

Et ainsi s’explique la présence d’un ours à la pointe du clocher. Les raisons, paraît-il, lui manquent encore pour rouvrir les yeux.