La forêt de Scissy

Il y a eu un temps où le cap de Fréhel était relié par une droite route à la ville d’Avranches, en Normandie. Le Juif errant y a tracé son chemin et s’est étonné de la voir disparue, mille ans après. Du mont Saint-Michel, qui était dans les terres, on pouvait marcher à pied sec jusqu’aux îles Chausey, qui n’étaient pas des îles. Entre les deux, s’étendait une ville énorme, bâtie sur trois cents collines qui sont maintenant trois cents récifs. Une autre ville entre Cézembre et Saint-Malo, descendit aux abîmes par la rupture d’une digue, au cours d’une guerre entre Granville et Erquy. Tout un rempart de murs et d’écluses défendait contre la mer de puissantes villes dont il ne reste que le nom. Elles étaient séparées les unes des autres par une forêt profonde, hanté d’animaux féroces. C’était la forêt de Scissy. L’eau a tout recouvert. Quand la mer est calme et clair le temps, les marins penchés à l’avant des barques voient défiler sous eux, dans les profondes baies, des toits, des clochers, des murailles et des troncs d’arbres nus.

Ce n’est pas toujours la force de la mer qui fit rompre les digues, mais la folie ou la traîtrise des hommes. Certaines écluses furent ouvertes par de mauvais princes. Et de bons princes, parfois, ruinèrent volontairement leur ville trop dissolue en appelant sur elle une malédiction du ciel. Ainsi fit le roi de Gardayne, la « mirable cité » voisine de Saint-Malo, comme il est dit au Roman d’Aquin.




Vers l’ouest de la forêt s’élevait la ville de Nasado. Elle restera célèbre à jamais par la beauté de ses filles. Tant elles avaient la peau fine et la chair transparente que l’on pouvait voir le vin descendre dans leur gorge quand elles buvaient. Pour ce trait sans pareil, on appelait ces femmes « les Belles Peaux ». Les hommes se perdaient à leur faire la cour, spécialement les soldats qui étaient nombreux dans la ville et dont les trois quarts manquaient à l’appel. À cause de ces désordres, les chefs de guerre maudirent Nasado qui fut engloutie sous la mer. D’autres disent que sa perte lui vint de Gargantua lui-même. Le géant y avait fait halte avec son armée. Au matin, il sortit de la ville, mais tout seul. Ses soldats s’étaient attardés auprès des Belles Peaux. À grands cris, il les appela sans obtenir aucune réponse. Alors, il jeta sa malédiction sur Nasado et la mer la recouvrit sur ses talons. Au fond de la baie d’Erquy repose la ville des filles transparentes.

Dans la forêt de Scissy, une grande clairière abrita, dit-on, l’oratoire de saint Colomban. Quand il fut mort, de nombreux pèlerins vinrent sur son tombeau pour demander ses grâces. Ils lui bâtirent une église dans la forêt. Mais Satan s’irrita de leur dévotion qui les tenait en paix. Il imagina de leur envoyer des nuées de corbeaux. Dès lors, les pauvres disciples de saint Colomban furent assourdis de croassements sans fin. Ils ne s’entendaient plus et ne pouvaient, à aucun moment, se recueillir pour la prière. Pour pouvoir célébrer les saints offices, il fallut établir une nombreuse garde d’hommes qui avaient pour mission de tenir les corbeaux en respect avec des pierres et des bâtons.

Mais, un jour, les pauvres gardiens eurent si fort à faire qu’ils s’endormirent, épuisés. Les corbeaux envahirent la clairière et s’abattirent sur l’église en vols si épais que toute la nef résonna de leurs croassements. Le prêtre, qui était à l’autel et se préparait à lever l’hostie, en perdit la mémoire des paroles saintes. Transporté par la colère, et malgré ljui, il entendit sa voix qui maudissait les bêtes sataniques. À l’instant même, un ouragan se déchaîna sur la forêt, disloquant et ruinant le sanctuaire de saint Colomban, tandis que les flots de la mer balayaient les arbres de Scissy et s’établissaient sur une nouvelle portion de terre où ils sont restés depuis.