La dame qui fit entendre à son mari qu’il rêvait

Certain bourgeois preux et hardi,
Sage tant en faits qu’en paroles
Et doué de mille vertus,
Était couché près de sa femme
Certain jeudi soir, dans son lit,
A grande joie et grand plaisir,
Car à merveille elle était belle.
Il s’endormit. Mais elle veille
Attendant une autre aventure.
Voici qu’à grande allure vient
(Fut-ce à tort ou bien à raison),
Dans la maison, son bel ami.
Il est entré par la fenêtre,
Car il connaît bien la demeure.
Il vient au lit. Il se déchasse.
Ne garde chausse ni soulier,
Cote ni chemise ni braie.
Et déjà la dame s’apprête
Quand le sent près d’elle, et se tourne.
Le mari leur tournait le dos.
Tout en dormant il s’écartait.
L’autre fait d’elle son plaisir,
Lui qui arrivait à l’instant.
Après cela (l’histoire est vraie)
Tant avec l’ami fut la dame
Qu’en son lit se sont endormis.
Tous trois dorment tout d’une traite,
Car nul ne les pousse ni tire.

Le prud’homme s’éveille le premier.
Ainsi qu’il en a la coutume,
Il se retourne vers sa femme;
De son côté jette le bras,
Et sent la tête d’autre part
De tel qui a fait son plaisir.
Bien sait que c’est un homme nu
A qui mieux vaudrait d’être ailleurs.
A grand effort il s’est levé;
Notre bourgeois est grand et fort.
L’homme qui dort près de la femme,

Ne peut fuir, le mari le tient.
Quand pris se sent, fort il en souffre.
Par le cou le bourgeois le lève,
Qui n’était son ami en rien;
Le met en une grande cuve
Qui se trouve au pied de son lit.
Il n’y aura point de plaisir,
Si l’on sait pourquoi il y vint.
Le bourgeois à son lit retourne.
Mais la dame s’étant levée,
Le bourgeois la mène alors
A la cuve où l’autre se trouve.
Il le saisit par les cheveux;
Sa femme il appelle, et lui dit:
Or ça, fait-il, sans rechigner
Prenez-le-moi, saisissez-le
Par les cheveux, ne lâchez point,
Quoi que cela puisse vous faire!
J’irai la chandelle allumer:
Je connaîtrai ce marigaud.
A ces mots, la femme se dresse,
Son ami prend par les cheveux.
Elle sait qu’elle lui fait mal,
Elle ne le fait qu’à contre coeur.
Belle soeur, lui dit le bourgeois,
Prenez garde qu’il ne s’échappe,
Car ne pourriez le racheter
Que vous n’en mouriez de honte.
Alors s’en va sans plus rien dire,
Au feu allumer la chandelle.
La dame appelle son ami.
Vite, fait-elle, levez-vous!
Et ne soyez donc pas peureux
Ni manquant de coeur comme un lâche.
Lors il saute hors de la cuve,
Se vêt aussitôt et s’apprête.
Vous allez entendre merveille:
Comme femme sait décevoir
Et dire mensonge pour vrai.
Il y avait dans la maison

Un veau, lié à un bâton
Et attaché par une corde:
C’était déjà belle génisse.
La dame vient et la délie.
Elle la saisit par la queue;
Son amant la prend par la tête.
La bête ils jettent dans la cuve
Qui se trouvait dans la maison.
Le garçon s’en va prudemment,
Et plus il ne revint la nuit.
Et la dame tient la génisse
Par la queue à pleine main.
Et le bourgeois souffle le feu
Qu’il allume à grand’peine.
Tant il s’efforce et tant travaille
Que la chandelle enfin s’allume.
Il vient en pleurant pour la fumée.
Il descend tout droit en grand’hâte
Vers la cuve où la dame tient
Le veau. Et il se met à dire:
Le tiens-tu bien? — Oui, seigneur.
— J’apporte, fait-il, mon épée
Dont je lui couperai la tête.
Il vient à la dame et regarde
Le veau que la dame maintient.
Quand il le voit, il s’ébahit:
Hélas, hélas, hélas, fait-il,
Femme, plus tu sais de disgrâce
Que créature sous le ciel.
Tu ne dirais point vérité!
Bien tôt tu l’eus jeté dehors,
Par ma tête, ton galantin!
Je n’ai point mis la bête ici.
— Sire, dit-elle, vous le fîtes!
Et point n’y mîtes autre chose.
Ne dites non, ce serait faux.
— Tu mens comme une déloyale,
Fait-il. Un bien mauvais jour point.
A ces mots, la dame s’en va.
Quand elle comprend ce qu’il veut,



Tout droit à une autre maison
S’en va; se couche avec l’amant
Tout bellement et à loisir,
Car tendrement elle l’aimait.
Et le bourgeois se va coucher.
S’est tant fâché, ne sait que faire.
Et la dame alors s’ingénie:
Comment le pourra décevoir?
Comment pourra ravoir sa grâce?
Lors appelle une sienne amie,
Et lui dit: Soeur, qu’il vous pèse!
Mais allez donc avant le jour;
Couchez-vous avec mon mari;
Et je vous paierai dès demain
En votre main cinq sous comptant,
S’il vous sent à côté de lui,
Il ignorera mon absence;
Mais il pensera que c’est moi,
Auprès de lui qui suis couchée:
Il craint fort le blâme du monde.
Celle qui convoite l’argent,
Lui dit aussitôt qu’elle ira
Mais ne voudrait d’aucune sorte
Qu’il la prît ni lui fît honte.
Ne vous arrêtez à cela:
Ce ne peut être! fait la dame.

Aussitôt, connaissant bien les êtres,
L’autre est dans la maison entrée.
Se déshabille, toute nue.
Se couche à côté du bourgeois.
Mais je crains qu’il ne lui en cuise,
Car le bourgeois s’est éveillé,
Qui n’est trop fatigué ni las,
Sauf de courroux et de rancoeur.
Et quand il la sent près de lui,
Il croit qu’il a trouvé sa femme:
Qu’est-ce? fait-il, putain prouvée,
Etes-vous revenue ici?
J’aurais jamais pitié de vous,
Dont je suis honni sur la terre?
N’alla plus loin prendre un bâton:
Deux en avait à son chevet.
Il la saisit par les cheveux,
Qu’elle a très lustrés et très blonds,
Aussi luisants que de l’or fin.
On dirait le chef de sa femme.
Elle, qui tremble de terreur,
N’ose crier, mais s’épouvante.
Et le bourgeois grands coups lui baille,
Sans feinte, de tous les côtés,
Tant qu’il croit qu’il l’a fait mourir.
Quand il n’en peut plus de la battre,
Il n’en a pas encore assez:
Il prend vivement son couteau,
Et il jure son grand serment
De la honnir par tout le corps.
Alors, il lui coupe ses tresses
Aussi près qu’il peut de la tête.
Elle s’enfuit, point ne demeure,
Qui par infortune est venue.
Son pelisson sur son dos jette,
S’en va fuyant comme chétive.

Elle attaque fort la bourgeoise
A son retour à la maison.
Lui conte la déconvenue
Que lui a faite le mari:
Toute l’échine en est brisée.
Pas un pain je ne gagerais
Qu’elle n’ait plus ni bras ni main
Que tout brisé elle ne croie.
Les pleurs lui couvrent le visage;
Et de ses tresses a tel deuil
Qu’elle souhaite d’être morte.
Au couteau il les a coupées,
Et sous son oreiller enfouies.

Quand elle eut raconté le tout,
Et la bourgeoise eut entendu,
De son mieux elle la console,
Et lui dit qu’elle ira sans faute
Chercher sa cote et sa chemise.
Bientôt elle se met en route
Et se précipite au logis.
Celui qui croit l’avoir battue,
S’est recouché. Voici qu’il dort.
Elle va furetant partout
Jusqu’à ce que trouve les tresses
Qu’il a mises sous son chevet.
Elle les prend tout bellement;
Puis cherche en grand silence:
Trouve la cote et la chemise,
Dont il n’avait point pris de garde.
Elle prend et range tout bien,
Puis d’une ruse s’ingénie
Et d’un fameux tour, la traîtresse,
Au logis une ânesse avait,
Qui dans la cour était couchée.
La bourgeoise s’encourt par là.
(Elle ne veut point qu’on l’accuse.)
Et elle lui coupe la queue.
Cela fait, elle s’en retourne
Et se dispose à se coucher.
Sous le coussin la queue a mise.
Et puis sa chemise elle enlève.
Tout près de son mari se glisse.
Et il dormait comme un nigaud.
Elle pensait: Donc, je dirai
Qu’il voulait aimer une ânesse
Et quand l’homme est bien éveillé,
Il sent sa femme, il la regarde.
Par ma foi, tu es folle pute,
Toi, qui te viens jeter ici!
Tu fus déjà si bien battue
Que je croyais que tu n’aurais
Plus jamais pu faire un seul pas.
Point n’est fou qui dit le dicton:

Femme supporte plus de coups
Qu’ânesse de deux ans ne fait,
Deux fois plus de mal et de peine.
Et vous gémissez fort pourtant
Quand je vous battis tout à l’heure!
Si les mains point ne vous font mal
Et si vous avez les os sains,
J’en voudrais savoir vérité.
— Moi, sire? pourquoi me plaindrais-je?
Fait-elle, et quel mal ai-je donc?
Vous avez bien rêvé la nuit,
Et vu en songe des merveilles
Pour me faire pareil mensonge.
Jamais vous ne m’avez battue.
Dont se courrouce le bourgeois
Et lui réplique en sa colère:
Vous me tenez donc pour trop mou,
Pour trop lâche et pour trop mauvais?
Jamais ne vis si bien battue
Qu’ici le fûtes tout à l’heure.
Et Dieu veuille merci m’en faire,
Il me semble que c’est folie,
Car de tresses vous n’avez plus.
J’ai rabattu votre caquet!
Au couteau je les ai coupées.
Au moins, cela, on peut la voir.
Qui fait la folie, il la paie.
Vous avez payé en injure
Ce que vous m’avez fait de dommage
En me faisant pareil reproche.
— Je vous pardonne cette faute!
Puisqu’avez encore mes tresses,
Je crois que vous rêvez toujours,
Comme les reins ne font point mal
Et comme sont sains tous les os,
Vous n’avez que pensé me battre.

Le bourgeois a honte et ennui.
Il lui tâte toute la tête,
Et trouve les tresses tenant
Et des cheveux en abondance.
Alors se croit ensorcelé:
Il est pensif et tout saisi.
Il prend le coussin par la corne,
D’où la dame a tiré les tresses
Qu’il y avait mises la nuit.
La queue il prend de son ânesse
Qui au lieu des tresses se trouve.
Alors se trouble et s’ébahit;
Pour cent livres ne dirait mot.
Longtemps il en reste muet,
Il est troublé si durement
De ce rêve dont se souvient
Et ne sait comment arriva,
(Et l’histoire en est véridique!)
Qu’il crut que par sorcellerie
La chose lui était venue.
La dame le blâme et le tance,
Elle dit que, — Dieu la secoure! —
Il lui a infligé grand’honte,
Car point n’a cure de débauche.
Et c’est vilaine tromperie;
S’il lui fait telle injure encore,
Il en aura honte et dommage.
D’elle il implore son pardon.
Merci lui crie à jointes mains:
Dame, fait-il, Dieu me secoure,
Je vous croyais sans aucun doute
Avoir honnie à tout jamais,
Et avoir coupé ras vos tresses;
Mais je vois bien que c’est mensonge.
Jamais n’ai tel songe songé.