Histoires courtes – 2

Les ruses du chasseur

Le cerf craint le loup, le loup craint le tigre et le tigre craint le grand ours, le plus féroce des animaux. Avec son crâne recouvert de longs poils semblables à une tignasse, marchant debout sur ses pattes de derrière, il est extraordinairement fort et s’attaque même à l’homme.

Au sud de l’État de Chu vivait un chasseur qui, sur sa flûte de bambou, arrivait à imiter toutes sortes de cris d’animaux. Muni d’un arc et d’un petit pot de grès au fond duquel couvaient quelques braises, il se rendait dans la montagne et imitait l’appel du cerf. Croyant retrouver un de leurs frères, des cerfs arrivaient et le chasseur les tuait avec des flèches enflammées.

Un jour, en l’entendant imiter le cri du cerf, un loup accourut. Le chasseur pris de frayeur lança un rugissement de tigre. Le loup s’enfuit, mais un tigre parut. Terrifié, l’homme imita le grognement du grand ours. Le tigre s’en fut, mais croyant rencontrer un de ses semblables, un ours énorme se présenta. Ne trouvant qu’un homme, il se jeta sur lui, le mit en pièces et le mangea.

Aujourd’hui encore, ceux qui se servent d’artifices au lieu de compter sur leurs propres forces finissent toujours par s’attirer un destin semblable à celui du chasseur.


La naïveté du jeune cerf

Un habitant de Linjiang captura un jour un jeune faon et décida de l’élever. A peine eut-il franchi le seuil de sa demeure que ses chiens l’accueillirent en se pourléchant et en frétillant de la queue.

L’homme furieux les renvoya, mais le sort que ses chiens réservaient au jeune faon devint un sujet d’inquiétude. Alors il présenta tous les jours le faon aux chiens; il le portait dans ses bras, montrant par là à ses chiens qu’ils devaient le laisser en paix. Peu à peu, le faon se mit à jouer avec les chiens qui, obéissant à la volonté de leur maître, fraternisèrent avec lui.

Le faon grandit et, oubliant qu’il était un cerf, crut que les chiens étaient ses meilleurs amis. Ils folâtraient ensemble et vivaient dans une intimité sans cesse grandissante.

Trois années passèrent. Le faon, devenu cerf, vit un beau jour dans la rue une bande de chiens inconnus. Il sortit aussitôt pour s’amuser avec eux, mais ceux-ci le regardaient venir avec un mélange de joie et de fureur. Ils le mirent en pièces et le mangèrent.

En rendant le dernier soupir, le jeune cerf se demandait encore pourquoi il mourait si prématurément.


Le serpentaire et le serpent

Un certain serpentaire rencontra un serpent; Il se jeta sur lui et le frappa à coups de bec.
Ne me frappez pas!
dit le serpent,
tout le monde dit que vous êtes un oiseau venimeux; c’est une mauvaise réputation et c’est parce que vous vous nourrissez de serpents. Si vous ne nous mangez plus, vous n’aurez plus en vous notre venin et vous n’aurez plus mauvaise réputation.

Vous me faites rire!
riposta l’oiseau,
vous autres serpents, vous tuez les hommes en les piquant! Dire que je suis un danger pour les hommes est un mensonge. Je vous mange pour vous punir de vos crimes. Les hommes le savent bien; ils me nourrissent pour que je les défende contre vous. L’homme sait aussi que ma chair et mes plumes sont contaminées et il s’en sert pour empoisonner son semblable; mais cela n’est pas mon fait. Si l’homme tue avec une arme, est-ce l’arme qu’il faut blâmer ou l’homme? Moi, je ne veux pas de mal au genre humain. Quant à vous, cachés dans les herbes, vous rampez sournoisement, prêts à piquer l’homme qui vous rencontre. C’est le destin qui vous a mis aujourd’hui sur ma route; vos mauvais arguments ne vous sauveront pas.

Sur ce, le serpentaire dévora le serpent.


A quoi bon flatter

Un homme riche et un homme pauvre causaient ensemble.

Si je te donnais vingt pour cent de tout l’or que je possède, me ferais-tu des compliments?
demanda le premier.
Le partage serait trop inégal pour que tu mérites un compliment,
répondit le second.
Et si je te donnais la moitié de ma fortune?
Nous serions égaux; pourquoi te flatter?
Et si je te donne tout alors?
Si j’ai toute ta fortune, je ne vois pas pourquoi j’aurais à te flatter!


Le guérisseur de bosses

Il y avait une fois un médecin qui se flattait de pouvoir guérir les bossus.
Qu’un homme soit courbé comme un arc, comme une écrevisse ou comme un cerceau, pourvu qu’il s’adresse à moi, en un jour, je le remets droit,
disait-il

Un certain bossu fut assez crédule pour ajouter foi à ce boniment et s’adressa à lui pour être débarrassé de sa bosse.

Le charlatan prit deux planches, fit coucher le bossu sur celle qu’il avait posée sur le sol, le recouvrit de la deuxième puis, montant sur cette planche, il piétina son patient à grands coups de talons. Le bossu fut remis droit, mais il mourut.

Comme le fils du mort voulait le traduire en justice, le charlatan s’écria :
Mon métier, c’est de guérir les bossus de leur bosse; je les rends droits; qu’ils meurent ou non, cela ne me regarde pas !


Un rêve

On raconte qu’il y avait autrefois un bachelier qui avait plus d’un tour dans son sac. Son professeur était extrêmement sévère; à la moindre incartade, les élèves n’échappaient pas à la bastonnade.

Un jour, le rusé disciple fut convaincu de faute. Le maître, bouillant de colère, l’envoya immédiatement quérir et en attendant son arrivée s’assit dans la grande salle.

L’élève entra, et s’agenouillant devant son maître, il dit, sans parler de sa faute:
Je voulais venir plus tôt, mais j’étais en train de faire des plans pour employer au mieux mille onces d’or qui me sont échues par hasard.

La colère du professeur s’évanouit comme par enchantement lorsqu’il entendit le mot “or”.
D’où te vient cet or ?
demanda-t-il vivement.
Je l’ai trouvé enfoui dans le sol,
répondit l’élève.
Quel emploi songes-tu en faire ?
poursuivit le maître.
Je suis d’une famille pauvre,
dit l’élève,
nous n’avons pas de propriété familiale, aussi avons-nous décidé, ma femme et moi, de consacrer cinq cents onces d’or à l’achat de terres, deux cents onces pour nous bâtir une maison, cent pour la meubler et cent pour acheter des esclaves. Des cents onces restantes, la moitié me servira à acheter des livres, car désormais je veux travailler avec ardeur, et j’offrirai l’autre moitié à mon professeur pour le remercier des enseignements qu’il m’a donnés. Voilà mes plans.
Est-ce possible ? Je ne suis pas digne d’un tel hommage!
dit le professeur.

Il convia son élève à un somptueux repas. Tous deux parlaient et riaient et buvaient mutuellement à leur santé. Dans un état voisin de l’ivresse, le maître demanda soudain:
Tu es venu précipitamment; as-tu au moins mis l’or dans un coffret avant de partir?

L’élève se leva pour répondre:
Hélas! Je n’avais pas encore tout à fait terminé mes plans que ma femme m’a réveillé en se retournant et, quand j’ai ouvert les yeux, l’or avait disparu! Je n’ai pas eu besoin de coffret…

Stupéfait, le professeur demanda :
L’or dont tu parlais, c’était donc un rêve?
Mais oui!
dit l’étudiant.

Le professeur sentit une violente colère l’envahir, mais comme son élève était son invité, il ne put s’emporter contre lui. Lentement, il prononça:
Tu as de bons sentiments pour ton professeur, dans tes rêves; quand tu feras réellement fortune, tu ne m’oublieras certainement pas.

Et de nouveau, il emplit le verre de son disciple.


L’homme qui ne voulait pas avoir tort.

Dans l’état de Chu vivait un homme qui ignorait où pousse le gingembre.
Le gingembre pousse sur les arbres,
dit-il.
Il pousse sur le sol,
lui répondit-on.

L’homme s’entêta :
Venez avec moi, nous allons interroger dix personnes différentes,
dit-il à son interlocuteur.
Je vous parie mon âne que le gingembre pousse sur les arbres.

Les dix personnes successivement interrogées firent toutes la même réponse:
Le gingembre pousse sur le sol.
Le parieur perdit contenance.
Tiens, prends mon âne,
dit-il au gagnant,
n’empêche que le gingembre pousse sur les arbres!


Un fils pleure sa mère

Deux familles habitent la même cour. Celle dont les pavillons donnent sur l’Est se trouve en plein deuil: La mère vient de mourir. Son fils pleure mais sans grand chagrin.

Chez les voisins du pavillon Ouest, le fils dit alors à sa mère:
Te voilà très vieille maman, il est temps de te dépêcher de mourir. Je jure de te pleurer à grands flots de larmes.

Un fils qui souhaite la mort de sa mère est-il capable de la pleurer?…


L’aveugle et le boiteux

Un boiteux et un aveugle vivaient ensemble. Des bandits survinrent à l’improviste. Le boiteux en avertit l’aveugle qui s’enfuit en prenant son ami sur le dos.

S’ils avaient pu ainsi se sauver mutuellement la vie, ils le devaient à leur collaboration parfaite dans laquelle les capacités de chacun furent pleinement utilisées.


Le Roi-Dragon devenu poisson

Le Roi-Dragon prit la forme d’un poisson pour s’ébattre dans les eaux d’une rivière. Un pêcheur qui passait prit son arc et lui décocha une flèche qui l’atteignit à l’œil. Remonté au ciel, le Roi-Dragon porta plainte à l’Empereur Céleste.

Celui-ci l’interrogea :
Au moment où le pêcheur vous décocha sa flèche, est-ce sous la forme d’un dragon qu’il vous voyait?
Non, à ce moment là, j’étais un poisson,
répondit le Roi-Dragon.

L’Empereur céleste reprit :
Si un pêcheur a vu un poisson et l’a visé de sa flèche, qu’avez-vous à lui reprocher?


Il était donc toujours là !

Wang Hao était d’une intelligence fort lente. Un jour, monté sur un cheval bai, il accompagnait à la guerre l’Empereur Web Xuan des Qi. La température devint glaciale pendant la nuit et, au matin, le cheval bai était couvert de givre. Wang Hao ordonna alors une battue pour retrouver son cheval, mais on revint bredouille.

Lorsque le Soleil parut, le givre fondit et, se retournant Wang Hao s’exclama :
Oh! Mais il était donc toujours là !




Le puits

Un puits avait été foré au bord d’une route. Les voyageurs étaient heureux d’y puiser de l’eau pour étancher leur soif. Un jour, un homme s’y noya; dès lors, tout le monde se mit à blâmer celui qui avait foré le puits à cet emplacement.

Celui qui aimait l’argent plus que sa vie.

Les gens de Yongzhou sont de très bons nageurs. Un jour, l’eau du Xiangchuan monta subitement; une barque transportant cinq ou six personnes chavira au milieu de la rivière. Faisant face au danger, les passagers nagèrent vers le rivage. L’un d’eux, bien que nageant de toutes ses forces, semblait ne pas avancer. Ses compagnons lui dirent :
Tu es meilleur nageur que nous tous, pourquoi restes-tu en arrière ?
J’ai mille sapèques attachés à ma ceiture, c’est lourd,
dit-il.
Pourquoi ne les jettes-tu pas ?
lui dirent les autres.

Il secoua la tête sans répondre, mais la fatigue l’envahissait.

Ceux qui avaient déjà gagné la rive lui criaient :
Tu es trop bête, ne t’entête plus ! Tu vas te noyer ! Alors à quoi te servira cet argent ?

Il secoua de nouveau la tête. Peu après, l’eau l’engloutissait.


S’enfermer dans la souricière.

Durant la dynastie des Zhou, la ville de Dingzhou fut assiégée par les tartares; ils l’encerclèrent de plusieurs rangs de soldats.

A la nouvelle du siège, Sun Yangao, le chef des magistrats de Dingzhou n’osa plus se rendre à la maison gouvernementale. Il s’enferma chez lui, fit cadenasser sa porte d’entrée et se fit passer par un petit guichet les documents officiels que l’on voulait lui soumettre.

Quand il apprit que les barbares montaient à l’assaut de la muraille d’enceinte de la ville, Sun Yangao se fit enfermer dans une armoire.
Gardez bien la clé,
recommanda-t-il à ses domestiques
et, si ces bandits vous la demandent, surtout ne la leur donnez pas!


Les comptes du batelier.

Aizi vit un jour un piéton offrir cinquante sapèques à un batelier, en lui demandant de le conduire de Lüliang à Pengmen.

Le batelier lui dit :
Pour quelqu’un qui ne transporte pas de marchandises, le prix est d’ordinaire de cent sapèques. Mais comme il faudrait que je paye un homme cinquante sapèques pour hâler mon bateau de Lüliang à Pengmen, je ne vous en demanderai que cinquante si cela vous va de hâler mon bateau jusqu’à Pengmen!


La cotte de mailles

Le Roi Jing aimait fort à guerroyer, et bien souvent les monarques des royaumes voisins eurent à soutenir ses attaques.

Un jour, Tian Zan se présenta au Roi vêtu d’une robe rapiécée :
Quelle vilaine robe vous portez là!
dit le Roi.
Ma robe n’est pas belle, il est vrai, mais il existe un vêtement encore pire que le mien.

Intrigué par cette réponse, le Roi lui demanda de s’expliquer.

La cotte de maille que portent vos soldats n’est-elle pas encore plus inconfortable? En hiver, elle donne froid; en été, sous le soleil, on y cuit comme dans un four. Que connaissez-vous de pire comme vêtement? Je ne suis qu’un pauvre homme, et si je m’habille de cette pauvre robe, c’est malgré moi; mais vous qui êtes le Roi d’un grand et puissant royaume, vous habillez vos sujets de cette cotte de mailles qui est le plus incommode de tous les vêtements. Ainsi vêtus, vous les envoyez à la guerre pour qu’ils dévastent les royaumes voisins, tuent les habitants et détruisent les maisons, toutes choses contraires à l’esprit d’humanité et à l’honnêteté. De plus, si vous ne songez qu’à ruiner vos voisins, vos voisins ne songeront qu’à vous rendre la pareille, et ainsi de suite jusqu’à ce que la paix soit à jamais bannie du monde entier, sans qu’aucun d’entre vous ait pu tirer le moindre profit des guerres perpétuelles.

A ce discours le Roi belliqueux ne trouva rien à répondre.


Cela n’est pas de mon domaine!

Il était une fois un praticien qui se disait spécialisé en médecine externe.

Un guerrier blessé réclama ses soins. Il s’agissait d’extraire une flèche qui s’était enfoncée dans ses chairs. Le chirurgien prit une paire de ciseaux, coupa la penne au ras de la peau, puis réclama ses honoraires.

La pointe de la flèche est encore dans ma chair, il faut l’en retirer,
dit le guerrier.
C’est du domaine de la médecine interne,
répondit le docteur.
Comment pourrais-je prendre la responsabilité d’un tel traitement?


L’usage de la métaphore

Quelqu’un essaya de discréditer Huizi auprès du Roi des Liang :
Huizi fait un usage trop fréquent de la métaphore. Il ne sait pas s’expliquer autrement.

Le Roi dit :
Vous avez raison.

Le lendemain, Huizi s’étant présenté devant le Roi, celui-ci lui dit :
Désormais quand vous aurez à me parler, je vous prie d’aller au but sans user de métaphores.

Le ministre répondit :
Supposons un homme qui ne sait pas ce que c’est qu’une catapulte. S’il vous demande qu’elle est la forme d’une catapulte et que vous lui disiez : La catapulte à la forme d’une catapulte, comment voulez-vous qu’il puisse se la figurer?
Pour sûr qu’il ne le peut pas,
acquiesça le Roi.
Huizi poursuivit :
Si vous lui disiez que la catapulte ressemble à un arc dont la corde est faite de bambou, et que c’est une machine de guerre pour envoyer des boulets, alors vous comprendra-t-il ou non?
Le Roi dit :
Il comprendra.
Prendre une chose connue de tous pour décrire par comparaison ce que votre interlocuteur ne connaît pas encore, c’est un moyen de la lui faire comprendre. Maintenant si vous me défendez l’usage des métaphores, quel moyen me restera-t-il?
Vous avez raison,
dit le Roi.


C’est la tradition.

Yang Shuxian, mandarin natif de Meizhou, racontait l’histoire suivante:

Un préfet arrivant à son nouveau poste donna un grand banquet aux notables de la ville. Au milieu du vin et des réjouissances, un chanteur salua en ces termes le nouveau venu:
À l’ancien magistrat succède un nouveau, à l’étoile du malheur succède l’étoile du bonheur.

En s’entendant appeler étoile du bonheur, notre préfet dans la jubilation demanda en hâte au chanteur:
Qui donc est l’auteur de ces vers?
C’est la tradition qui veut de chanter ainsi après le départ d’un préfet et lors de l’arrivée de son successeur. Nous les saluons tous de ce même couplet,
répondit le chanteur.


L’Art de tuer un Dragon

Zhu Pingman se rendit auprès de Zhi Liyi pour y apprendre l’art de tuer les dragons. Pour cela, il consacra trois ans de sa vie et toute sa fortune, qui était considérable.

Hélas, jamais il ne rencontra de dragon et son art acquis au prix de tant de peines s’avéra inutile.


Un autre lac.

Wang Anshi, premier ministre sous la dynastie des Song, prenait grand intérêt au développement du pays. Un jour, un homme qui cherchait à entrer dans ses bonnes grâces lui proposa le projet suivant:

En asséchant le lac Lianghanbo au pourtour de huit cents li, vous auriez là de bons champs fertiles.

Cette idée plut à Wang.
Mais où déverserons-nous l’eau du lac?
demanda-t-il.

Liu Gongfu, qui assistait à l’entretien, intervint :
Eh bien! Creusez à côté un autre lac de huit cents li de pourtour et le problème est résolu.

Wang Anshi se mit à rire et le projet en resta là


Un docteur es lettres achete un âne.

Un docteur ès lettres avait acheté un âne et fut chargé de rédiger l’acte de vente. Après avoir couvert de caractères trois pages entières, il n’avait pas encore écrit le mot âne.


La sentinelle.

Dans chaque bande d’oies sauvages, c’est la plus petite et la plus vive qui remplit la fonction de sentinelle la nuit pendant que ses soeurs reposent. Elle se tient sur ses gardes et, au moindre bruit, elle lance un cri strident d’alarme et la bande s’envole alors dans un grand bruissement d’ailes.

A la longue, les chasseurs conçurent un plan pour déjouer la vigilance de la sentinelle. Ils repérèrent d’abord l’endroit où les oies sauvages s’arrêtent; puis ils étalèrent un énorme filet et se cachèrent dans des replis de terrain aux alentours.

A la tombée de la nuit, les oies s’installèrent pour dormir. Les chasseurs, au milieu de la nuit, allumèrent des torches.

Aussitôt la sentinelle lança l’alarme. Les chasseurs éteignirent leurs torches. Les oies sauvages, le premier émoi passé, ne voyant aucune trace de danger, ne tardèrent pas à se rendormir.

Trois fois les chasseurs recommencèrent leur jeu, trois fois la sentinelle donna l’alarme, trois fois ses compagnes, réveillées en sursaut, ne découvrirent aucun indice de danger:

Alors, elles jugèrent que la sentinelle ne connaissait pas son affaire, avant d’aller se rendormir une troisième fois elles lui donnèrent de grands coups de bec.

Après un moment d’attente, les chasseurs rallumèrent leurs torches. Cette fois, la sentinelle se tient coite. Dans le silence, les chasseurs s’approchent avec leur filet et capturent plus de la moitié de la troupe.


Des décrets pour les tigres.

A l’époque où Yang Shuxian était magistrat à Jingzhou, les tigres constituaient un véritable fléau pour les habitants. un jour, Yang fit polir la roche et y fit graver un long édit qui se résumait à peu près à ceci:
Tigres, quittez les lieux!

Plus tard, lorsqu’il fut nommé préfet à Yulin, Yang Shuxian écrivit au magistrat Zhao Dingji de Jingzhou, pour le prier de faire décalquer son édit lapidaire contre les tigres. Il en voulait plusieurs calques.

Je veux m’en servir pour éduquer mes administrés,
disait-il,
car le peuple du Lingnan est encore fort sauvage.

Zhao envoya des ouvriers décalquer l’édit. Le lendemain, un vieillard vint lui dire :
Les tigres ont déjà tué deux des ouvriers pendant qu’ils prenaient l’empreinte du texte gravé sur le roc.


L’aveugle qui se fait expliquer le Soleil.

Un homme, aveugle de naissance, voulant connaître l’aspect du Soleil, demanda qu’on le lui décrive.
Le Soleil est comme ce disque en bronze,
expliqua quelqu’un en frappant sur un gong.

Quelque temps plus tard, l’aveugle entendit une cloche sonner et il crut que ce son provenait du Soleil.

Un autre lui dit :
Le soleil brille comme un cierge.

L’aveugle prit le cierge dans ses mains et en étudia la forme.

Un jour, il saisit une flûte, et il crut qu’il tenait le Soleil.

Grandes sont les différences entre une cloche, une flûte et le Soleil, mais l’aveugle ne pouvait le savoir, car il n’avait acquis ces notions que par les dire d’autrui.


Combat de buffles.

Un artiste très connu composa un tableau sur soie intitulé : Combat de buffles.

Cette peinture fit l’admiration de tous.
Voyez,
disait-on,
quelle vitalité dans ces buffles! On croirait qu’ils sont vivants.

Très satisfait de son oeuvre, le peintre fit monter sa peinture sur un fond de brocart tendu par un rouleau garni de jade. Il la roula et la rangea dans un coffret de cèdre. Il ne l’en tirait que pour la faire admirer à des connaisseurs.

Un jour d’été, craignant que les vers n’attaquent la soie de sa peinture, il l’exposa au soleil dans son jardin.

Un petit gardien de vaches regarda, s’immobilisant devant l’image et l’examina en souriant.
Tu t’intéresses à la peinture, petit?
interrogea le peintre.
Tu vois, les deux buffles sont en train de se battre, le tableau est-il ressemblant?
Les buffles sont assez ressemblants,
dit l’enfant.
Y a-t-il autre chose qui ne te paraîtrait pas ressemblant?
Lorsque les buffles se battent,
dit l’enfant,
ils mettent toutes leurs forces dans leurs cornes et serrent la queue entre leurs jambes; ici, ils balancent leur queue. Je n’ai jamais vu de buffles qui se battent comme ça!

Le grand peintre ne trouva rien à répondre.


Pour chercher la pierre à feu

Aizi réclamait un soir de la lumière, et comme le temps passait sans qu’on lui apportât la lampe, il cria à son disciple de se presser.
L’élève répondit :
Il fait si noir que je n’arrive pas à trouver la pierre à feu.
Puis il ajouta :
Maître, ne pourriez-vous pas allumer la chandelle pour m’aider à la chercher?


Le poisson surnaturel

Au bord du chemin était planté un grand érable, un érable si vieux que son tronc était devenu creux; quand il pleuvait, le tronc s’emplissait d’eau. Un jour vint à passer un marchand de poissons qui s’assit sous l’arbre pour se reposer. Il vit le creux plein d’eau et trouva amusant d’y jeter un poisson.

Un passant découvrit le poisson dans le trou, il s’en émerveilla :
Ce ne peut être qu’un poisson surnaturel,
se dit-il.

Le bruit s’en répandit. Bientôt de dix lieues à la ronde les gens accoururent en foule pour faire des offrandes au poisson surnaturel. Le lieu devint célèbre et aussi animé qu’une foire. Mais voilà qu’un jour le marchand de poissons repassa par l’endroit et voyant les conséquences de son geste, il se moqua de la foule ignorante.

Au diable, votre poisson surnaturel,
leur dit-il,
c’est moi-même qui l’ai mis dans le trou. Maintenant, je vais le reprendre.

Là-dessus il repêcha le poisson et s’en fut le mettre à frire.

Depuis lors, plus personne ne vient brûler d’encens au pied du vieil érable creux.


Deux paires d’yeux

Il était une fois deux hommes qui discutaient de la physionomie du Roi.

Qu’il est beau!
disait l’un.
Qu’il est laid!
disait l’autre.

Après une longue et vaine discussion, ils se dirent mutuellement :
Demandons à quelqu’un d’autre de le regarder, vous verrez que j’ai raison!

La physionomie du Roi était ce qu’elle était et rien ne pouvait la changer; cependant l’un voyait le souverain à son avantage et l’autre à son désavantage.

Ce n’est pas pour le plaisir de se contredire qu’ils soutenaient des avis différents, mais parce que chacun le voyait à sa façon.


L’homme au fond du puits

Il y avait autrefois dans l’Etat de Song un certain sire Ding qui n’avait pas de puits. Tous les jours, un homme de la maison passait sa journée entière à assurer le service de l’eau, car il fallait aller la chercher fort loin. Pour simplifier le travail, Ding fit creuser un puits dans sa cour.

En creusant ce puits dans ma cour, j’ai gagné un homme
dit-il à un ami.

Cet ami le répéta à un autre et la remarque, passant de bouches à oreilles, devint ceci :
Monsieur Ding en creusant un puits dans sa cour y a trouvé un homme.

Le propos se répandit à travers le pays et le Roi vint à l’apprendre. Il convoqua Ding et voulut savoir comment il avait trouvé un homme au fond de son puits.

Ding s’expliqua :
Ce puits creusé dans ma cour, en m’évitant d’aller faire chercher au loin, m’a fourni deux bras de plus pour les travaux de la maison, voilà tout !


Changer une barre de fer en aiguille.

Plusieurs enfants qui faisaient l’école buissonnière s’amusaient dans la rue. Ils remarquèrent une vieille femme qui, inlassablement, frottait une barre de fer contre une pierre.

Intrigués, ils demandèrent :
Que faites-vous là, vieille mère?

Elle répondit sérieusement :
Je frotte cette barre pour la réduire; je veux en faire une aiguille pour coudre mes habits.

Les enfants éclatèrent de rire.
Jamais vous ne pourrez faire une aiguille d’une barre de fer de cette grosseur!
Je la meule tous les jours, tous les jours elle diminue un peu plus et un jour elle finira bien par devenir une aiguille. Mais des petits paresseux ne peuvent pas comprendre cela,
dit la vieille.
Les enfants d’entre-regardèrent en rougissant, puis en courant, ils s’en retournèrent à l’école. C’est de cette histoire que nous vient le vieux dicton qui a encore cours aujourd’hui:
Travail persévérant peut faire d’une barre de fer une aiguille à broder.


Trois le matin et quatre le soir.

Il y avait autrefois un éleveur qui possédait une multitude de singes.

A force de vivre ensemble ils étaient arrivés, maître et singes, à se comprendre parfaitement. Et le maître avait pour ses animaux une telle affection que, pour les nourrir, il allait jusqu’à rogner sur les vivres de la famille.

Quand plus tard les vivres vinrent à manquer il fut obligé de diminuer la ration des singes. Pour prévenir leur mécontentement il usa d’un stratagème:
A chacun de vous, dit-il, je vais donner trois marrons le matin et quatre le soir; D’accord?

Mais les singes firent de hideuses grimaces signifiant à leur maître que la ration était trop maigre. Au bout d’un moment, le maître reprit:
Puisque vous trouvez insuffisante la ration de trois marrons pour le matin et quatre pour le soir, on va faire autrement. Ce sera quatre marrons pour le matin et trois pour le soir. Cela vous va-t-il?

Les singes, dupés par ce stratagème de pure rhétorique, acceptèrent l’arrangement avec satisfaction.


Temps anormal.

Par un soir d’hiver, un général dînait sous la tente. Un grand feu de braises et des chandelles allumées réchauffaient l’atmosphère.

Après avoir vidé maints gobelets de vin, l’officier sentit la chaleur lui monter à la tête.
Le temps n’est pas normal cette année,
soupira-t-il.
Il devrait faire froid à cette époque-ci, et voilà qu’il fait chaud!

Les soldats qui gelaient en montant la garde autour de la tente l’entendirent. L’un deux se présenta:
Mon Général,
dit-il en s’agenouillant,
il nous semble, à l’endroit où nous sommes, que la température est tout à fait de saison!


Le vin aigre.

Su Qin n’avait pas réussi à obtenir de poste de fonctionnaire. Un jour, on fêta l’anniversaire du père de Su Qin. Le frêre aîné apporta un pichet de vin et remplit les verres de son père et de sa mère.
Quel bon vin!
dirent les vieux.

Mais lorsque vint le tour de Su Qin de leur offrir du vin, ils dirent mécontents:
Comme ce vin est aigre!

La femme de Su Qin crut que son vin était tourné et elle emprunta un pichet à la femme du frêre aîné. Quand les parents y goûtèrent, fâchés, ils répétèrent que le vin était aigre!
Mais c’est du vin que je viens d’emprunter à ma belle-soeur aînée!
Le beau-père cria:
C’est que la malchance est sur vous! Il suffit que le vin passe par vos mains pour qu’il tourne à l’aigre!


On ne peut s’en prendre qu’aux bons !

Au bord du chemin menant à un village se trouvait une statue de divinité en bois abritée dans un petit temple. Un passant se trouvant arrêté par un fossé rempli d’eau prit la statue du dieu, la coucha en travers et passa le fossé à pied sec.

Un moment plus tard, un autre homme passant par là eut pitié du dieu; il le releva et le remit sur son piédestal, mais la statue lui déclara que puisqu’il ne lui avait pas offert d’encens, il allait immédiatement lui envoyer un violent mal de tête.

Le juge des enfers et les démons qui se trouvaient dans le temple lui demandèrent respectueusement:
Seigneur, l’homme qui vous a piétiné pour traverser le fossé n’a pas été puni et vous avez envoyé un pénible mal de tête à celui qui vous a relevé. Pourquoi?
Ah! Vous ne savez donc pas,
répondit la divinité,
qu’on ne peut s’en prendre qu’aux bons!


Une chose risible.

Un aveugle était assis au milieu d’autres personnes. L’assistance, soudain se mit à rire et l’aveugle rit aussi.
Qu’avez-vous donc vu pour rire aussi?
lui demanda quelqu’un.
Puisque vous riez tous, c’est sûrement qu’il s’agit d’une chose risible,
répondit l’aveugle.
Vous n’avez pas cherché à me tromper, j’espère?