Histoires courtes – 1

L’homme compatissant.

Une fois, un homme prit une tortue. Il voulait en faire de la soupe, mais il ne voulait pas qu’on pût dire qu’il avait tué un être vivant. Il alluma son feu et fit bouillir de l’eau dans une marmite.

Ensuite, il posa une perche de bambou au-dessus de la marmite en guise de pont et fit à la tortue une promesse perfide:
Si tu arrives à traverser ce pont, je te laisserai partir librement.

La tortue ne fut pas dupe du piège qu’on lui tendait. Elle ne voulait pas mourir. Aussi, tendant toute sa volonté, elle accomplit l’impossible et traversa sans accident.

A la bonne heure! Dit l’homme, mais maintenant retourne, je te prie, à ton point de départ que je voie mieux comment tu as réussi à faire cette traversée.


Les filets à “Maille unique”.

L’expression courante dit:

Quand vous voyez des oiseaux approcher, préparer vos filets, car il suffit d’une maille pour prendre un oiseau.

Il se trouva un homme qui, séduit par ce bon mot, fit des filets dont chacun n’avait qu’une maille; jamais il ne prit le moindre oiseau.


Le cochon à tête blanche

Dans le pays du Liaodong tous les cochons sont noirs. Cependant, un éleveur eut la surprise de voir sa truie mettre bas un cochon à tête blanche. Tous les habitants s’en émerveillèrent et tinrent la chose pour un prodige.

L’éleveur, encouragé par l’admiration générale, voulut présenter son cochon à la cour impériale. Mais en arrivant dans la région du Hedong il s’aperçut que là tous les cochons étaient à tête blanche.

Je ne suis qu’un sot.  se dit-il.

Et il rebroussa chemin en ramenant son cochon.


Le hibou déménage

Un hibou voyageait vers l’Est. Fatigué, il s’arrêta dans un bois pour se reposer. Là, il rencontra une tourterelle qui elle aussi s’était arrêtée. A la vue du hibou qui semblait essoufflé, la tourterelle demanda :
Où allez-vous? Vous semblez bien pressé.

Le hibou répondit :
Je déménage. Je vais vers l’Est pour trouver un nouveau logis.

La tourterelle reprit :
Pourquoi voulez-vous vous en aller?
Parce que les gens de l’Ouest me détestent, ils disent que ma voix est désagréable. Je ne peux plus y tenir, il faut absolument que je m’en aille.
Puisqu’il en est ainsi,  dit la tourterelle, votre déménagement ne résoudra rien. Où que vous alliez, vous rencontrerez le même accueil. Que ne changez-vous de voix au lieu de changer de demeure!


La vertu de patience.

Un mandarin, sur le point de rejoindre son premier poste officiel, reçut la visite d’un très bon ami qui venait lui dire au revoir.
Sois patient surtout, lui recommanda son ami et tu ne rencontreras aucune difficulté dans tes fonctions.

Le mandarin dit qu’il s’en souviendrait.

Son ami lui répéta la même recommandation à trois reprises, et à chaque fois, le futur magistrat promit de suivre son conseil. Mais quand le même avis fut renouvelé une quatrième fois, il éclata:

Tu me prends donc pour un imbécile? Voilà quatre fois que tu me répètes la même chose!

Tu vois que ce n’est pas facile d’être patient: Je n’ai fait que répéter mon conseil deux fois de plus qu’il ne convient et te voilà déjà en colère, soupira l’ami.


L’homme qui avait peur des esprits

Au sud de Xiashu vivait un homme nommé Juan Shuliang. Il était sot et extrêmement craintif.

Comme il marchait sur une route par un beau clair de lune, en baissant la tête, il vit son ombre devant lui. Il s’imagina qu’un esprit malfaisant était couché à ses pieds. Levant les yeux, son regard rencontra deux mèches de ses cheveux et il crut qu’un démon se dressait derrière son dos.

Effrayé, il se retourna et fit le reste du parcours en marchant à reculons.

En arrivant à la maison, il s’écroula sur le sol et rendit l’âme.


La Guérison

Zhu était un célèbre médecin de l’état de Qin. Il avait opéré d’un abcès le roi Xuan, soigné les hémorroïdes du roi Huai. Il les avait tous deux guéris.

Un certain sire Zhang, affligé d’une tumeur dans le dos, pria Zhu de bien vouloir le traiter.
Maintenant ce dos n’est plus le mien, soignez-le absolument comme vous l’entendrez, docteur!
dit-il au praticien. Zhu le traita et le guérit.

Il est certain que Zhu excellait dans l’art de guérir, mais la pleine confiance que Zhang lui témoigna compta aussi dans cette guérison.


Jouer de la musique pour une vache.

Un jour, Kong Mingyi, le célèbre musicien, joua un morceau de musique classique devant une vache; celle-ci continua de brouter comme si de rien n’était.
Ce n’est pas qu’elle n’entende pas, c’est que ma musique ne l’intéresse pas”
se dit le musicien.

Il se mit alors à imiter sur son zheng le vrombissement des mouches et le meuglement des petits veaux. Aussitôt la vache dressa l’oreille, balança sa queue et s’approcha du musicien pour écouter jusqu’au bout cette musique qui, cette fois, lui disait quelque chose.


Le mouton revêtu de la peau d’un tigre.

Un mouton avait revêtu la peau d’un tigre.
Tout en se pavanant fièrement, il poussait des bêlements joyeux lorsqu’il voyait de l’herbe tendre.

Tout à coup, apercevant un loup venir au loin, il se mit à trembler comme une feuille. Il oubliait qu’il était sous la peau d’un tigre.


Les baguettes d’ivoire

Zhou, le dernier Roi de la dynastie des Shang, d’un morceau d’ivoire de grande valeur fit faire une paire de baguettes pour sa table.
Ce fait attrista beaucoup son oncle, le prince de Qi:
Des baguettes d’ivoire ne vont naturellement pas avec des bols et des assiettes de grès. Leur présence exigera celle de tasses et de bols de jade.
Mais les bols de jade et les baguettes d’ivoire ne vont pas avec les mets grossiers qu’il faudra remplacer désormais par des queues d’éléphant et des foetus de léopard.
Un homme qui a goûté des queues d’éléphant et des foetus de léopard ne saurait se contenter d’habits de toile de chanvre, ni de maisons basses et inconfortables.
Des costumes de soie et des palais hauts et magnifiques lui seront indispensables.

Et ainsi de suite, les désirs ne cessant de s’accroître, on aboutit nécessairement à une vie de luxe et de dissipations qui ne connaît bientôt plus de bornes.

Faute de se corriger, le Roi Zhou eut une fin tragique. Il perdit son royaume et se tua de désespoir.


Plus de marc pour les cochons

A trente li de notre bourgade se trouve la montagne Hefu. Là, à côté d’un petit lac, est niché un temple que tout le monde nomme le Temple de la mère Wang. Personne ne sait à quelle époque vécut la mère Wang, mais les anciens racontent que c’était une femme qui fabriquait et vendait du vin.

Un moine taoïste avait pris l’habitude de venir boire chez elle à crédit. La marchande semblait n’y prêter aucune attention; chaque fois qu’il se présentait, elle le servait aussitôt.

Un jour, le taoïste dit à la mère Wang :
J’ai bu votre vin et je n’ai pas de quoi le payer, mais je vais vous creuser un puits.

Le puits terminé, on s’aperçut qu’il contenait du très bon vin.
Voilà pour vous payer ma dette,
dit le moine et il s’en fut.

De ce jour, la femme ne fit plus de vin; elle servit à ses clients le vin tiré du puits. Ce vin était bien meilleur que celui qu’elle faisait auparavant avec du grain fermenté. Sa clientèle s’accrut énormément et en trois ans, sa fortune était faite.

Elle avait gagné plusieurs milliers d’onces d’argent.

Un jour, le moine parut à l’improviste. La femme le remercia avec effusion.
Le vin est-il bon?
demanda-t-il.
Oui, le vin est bon,
admit-elle,
seulement je n’ai plus de marc pour nourrir mes porcs!

En riant, le taoïste prit un pinceau et écrivit sur le mur de la maison :

“La profondeur du ciel n’est rien,
Le coeur humain est infiniment plus profond.
L’eau du puits se vend pour du vin;
La marchande encore se plaint :
Plus de marc pour les cochons.”

Son quatrain achevé, il s’en fut, et le puits ne donna plus que de l’eau…


Une parabole sur les études

Le prince Ping du royaume de Jin dit un jour à son maître de musique, Shi Kuang, qui était aveugle:
J’aimerais beaucoup lire de bons livres et étudier, mais j’ai soixante dix ans sonnés, c’est trop tard pour commencer.
Si c’est trop tard, pourquoi ne faites-vous pas allumer les bougies?
lui répondit le maître de musique.

Le prince s’étonna :
Je vous parle de choses sérieuses, et vous plaisantez?
Le maître de musique reprit :
Je ne suis qu’un pauvre aveugle, comment oserais-je plaisanter avec Votre Altesse? Ce que je veux dire c’est que quand on commence à étudier dans sa jeunesse, c’est comme le soleil radieux du matin; quand on commence dans l’âge mûr, c’est comme le soleil de midi qui atteint le zénith et quand on commence sur ses vieux jours, c’est comme la flamme des bougies, lumière bien faible, il est vrai, mais n’est-ce pas mieux que l’obscurité complète?
Vous avez parfaitement raison,
convint le prince.



Dix milles onces d’or

Dans l’État de Qi vivait un nommé Dong Guochang qui avait l’habitude d’exprimer tout haut ses nombreux désirs. Une fois, il dit qu’il voudrait bien posséder dix milles onces d’or.

L’un de ses disciples lui demanda s’il consentirait à l’aider si son souhait se réalisait.
Non,
répondit-il,
j’aurai besoin de cet argent pour m’acheter une charge officielle.

Ses disciples furent indignés. Ils le quittèrent tous et passèrent à l’état de Song.

Pour s’être trop attaché à ce qu’il ne possédait pas encore. Il a perdu ce qu’il tenait déjà.


Le phoenix sculpté

L’artisan Kong Shu était en train de sculpter un phoenix. Il avait à peine ébauché l’aigrette ainsi que les pattes et n’avait pas encore ciselé le plumage. Quelqu’un dit en regardant le travail :
Cela ressemble à un hibou.

Et un autre :
Cela rappelle plutôt un pélican.

Chacun de rire et on s’accorda pour trouver cette sculpture affreuse et l’auteur sans talent.

Lorsqu’il fut terminé, le phoenix avait une superbe aigrette émeraude qui se dressait, vaporeuse au-dessus de sa tête. Ses pattes vermillons avaient des reflets éblouissants, ses plumes chatoyantes semblaient faites du brocart que tissent les nuages au coucher du soleil et sa gorge était couleur de feu.

Un coup de pouce sur un ressort caché fit s’envoler avec un battement d’ailes l’oiseau mécanique et, trois jours durant, on le vit monter et descendre à travers les nuages.

Tous ceux qui avaient critiqué Kong Shu ne tarissaient plus d’éloges sur son oeuvre merveilleuse et son talent prodigieux.