Du vilain qui conquit le paradis par plaid

 

Nous trouvomes en escriture
Une merveilleuse aventure
Qui jadis avint un vilain.
Mors fu un venredi main:
Tel aventure li avint
Qu’angles ne deables n’i vint,
A cele ore que il fu morz
Et l’ame li parti du cors;
Ne troeve qui riens li demant
Ne mule chose li coumant
Sachiez que mout fu eüreuse
L’ame, qui mout fu pooreuse.
Garda à destre vers le ciel,
E vit l’archangle seint Michiel,
Qui portoit une ame à grant joie
Enprès l’angle tint cil sa voie.
Tant sivi l’angle, ce m’est vis,
Que il entra en paradis.
Seintz Pierres, qui gardait la porte,
Reçut l’ame que l’angle porte,
Et quant l’ame receüe a,
Vers la porte s’en retorna.
L’ame trouva qui seule estoit
Demanda qui la conduisoit:
Çaienz n’a nus herbergement,
Si il ne l’a par jugement:
Ensorquetot, par seint Alain,
Nous n’avons cure de vilain,
Quar vilains ne vient en cest estre.
Plus vilains de vos n’i puet estre!
– Çà, dit l’ame, beau sire Pierre,
Toz jours fustes plus durs que pierre.
Fous fu, par seinte patenostre,
Dieus, quant de vos list son aposte;
Que petit i aura d’onnor,
Quant renoia nostre Seignor;
Mout fu petite vostre foiz,
Quant le renoiastes trois foiz;
Si estes de sa compagnie,
Paradis ne vos affiert mie.
Aiez fors, or tost, desloians,
Quar ge sui preudhons et loians.
Si doi bien estre par droit conte. –
Seins Pierres ot estrange honte
Si s’en torna isnel le pas
– Sire, ainsi bien i doi menoir
Con il font, se jugement ai,
Qui onques ne vos renoiai,
Ne ne mescrei vostre cors,
Ne par moi ne fu onques mors;
Mais tout ce firent-il jadis,
Et si sont or en paradis,
Tant con mes corps vesqui el monde,
Neste vie mena et monde;
As povres donai de mon pain;
Ses herbergeai soir et main,
Ses ai à mon feu eschaufez
Dusqu’à la mort les ai gardez,
Et les portai à seinte yglise;
Ne de braie ne de chemise
Ne lor laissai soffrete avoir,
Ne sai or se ge fis savoir
Et si fui confès vraiement
Et reçui ton cors dignement:
Qui ainsi muert l’en nos sermone
Que Dieu ses pechiez li pardonne;
Vos savez bien se g’ai voir dit.

 

Nous trouvons en écriture une merveilleuse aventure qui jadis advint à un vilain. Il mourut un vendredi matin. Telle aventure lui advint qu’ange ni diable ne se présentèrent à cette heure qu’il fut mort et que l’âme lui partit du corps. Il ne trouve personne qui l’interroge ou lui donne un ordre. Sachez qu’elle fut très heureuse, l’âme, qui fut très peureuse. Elle regarde à droite vers le ciel et vit l’archange saint Michel qui portait une âme à grande joie. Après l’ange le vilain tint sa voie; il suivit si bien l’ange, ce m’est avis, qu’il entra en Paradis.

Saint Pierre qui gardait la porte reçut l’âme que l’ange porte et quand il eut reçu l’âme, vers la porte il s’en retourna. Il trouva l’âme qui était seule, demanda qui la conduisait:

Ici dedans, nul n’est hébergé, s’il ne l’est par jugement; surtout, par saint Alain, nous n’avons cure de vilain, car vilain ne vient en ce lieu.

Plus vilain que vous ne peut être !

Çà beau sire Pierre, toujours vous fûtes plus dur que pierre. Fou fut Dieu, par sainte patenôtre, quand de vous il fit son apôtre; car il y aura peu d’honneur pour qui renia Notre-Seigneur. Très petite fut votre foi quand vous le reniâtes trois fois. Cependant vous êtes dans sa compagnie, le paradis ne vous convient guère. Sortez donc, et vite, déloyal, car je suis prud’homme et loyal, je dois bien y être, au paradis, par droit compte.

Saint Pierre eut étrange honte. Il s’en retourna le pas léger. Il a rencontré saint Thomas: il lui conte tout à droiture, toute sa mésaventure et sa contrariété et son ennui. Saint Thomas lui dit:

J’irai à lui; il n’y restera, qu’à Dieu ne plaise !

Il vient en la place.

Vilain, ce manoir est tout entier nôtre. Il nous est réservé ainsi qu’aux martyrs et aux confesseurs de la foi. Où sont tes bonnes actions pour que tu croies pouvoir rester ici? Tu n’y peux guère demeurer, car c’est le séjour des loyaux.

Thomas, Thomas, tu es trop léger de répondre comme un légiste. N’est-ce donc pas vous qui dites aux apôtres quand ils eurent vu Dieu après la résurrection, que vous ne le croiriez si vous ne sentiez ses plaies ? Et vous en fites serment, je le sais bien. Vous fûtes fou et mécréant.

Saint Thomas renonça alors à tancer le vilain; il baissa le col. Puis il s’en est venu vers saint Paul: il lui a conté son malheur. Saint Paul dit:

J’irai, par mon chef, savoir s’il voudra répondre.

L’âme n’eut pas peur de fondre. Par le Paradis, elle se prélasse.

Âme qui te conduit ? Où as-tu fait la bonne action par quoi la porte se fût ouverte ? Va-t’en de paradis, vilain faux !

Qu’est-ce dom Paul le chauve, êtes-vous si pétulant, vous qui fûtes horrible tyran ? Il n’en sera jamais d’aussi cruel. Saint Etienne que vous fîtes lapider le paya bien. Je sais raconter votre vie: par vous furent tués maints prud’hommes… Croyez-vous que je ne vous connaisse ?

Saint Paul en eut très grande angoisse. Il s’en est vite retourné sur ses pas et a rencontré saint Thomas qui avec saint Pierre se consulte. Il lui a conté à l’oreille l’histoire du vilain qui l’a maté:

Contre moi il a conquis le paradis et je le lui octroie.

À Dieu, ils vont en appeler tous trois de la sentence. Saint Pierre tout bonnement lui conte l’histoire du vilain qui lui a fait injure:

Ma parole ! il nous a confondus; moi-même je suis si confus que jamais je n’en parlerai.

Notre-Seigneur dit:

J’irai, car je veux ouïr cette nouvelle.

À l’âme il vient. Il l’appelle, lui demande comment il lui advint d’entrer au paradis sans permission.

Ici jamais une âme n’est entrée, âme d’homme ou de femme, sans permission; mes apôtres, tu les as blâmés et avilis et calomniés… Et tu crois pouvoir rester ici !

Sire, aussi bien qu’eux je dois ici rester, si je juge sainement, moi qui jamais ne vous reniai ni ne refusai de reconnaître votre corps; par moi personne jamais ne mourut. Mais tout cela, ils le firent jadis et pourtant ils sont en paradis. Tant que mon corps vécut au monde, il mena une vie nette et propre; aux pauvres, je donnai de mon pain; je les hébergeai soir et matin; je les ai réchauffés à mon feu; jusqu’à la mort, je les ai gardés et je les portai à sainte Église; ni de braie, ni de chemise je ne les laissai manquer; et je fus confessé vraiment et j’ai reçu ton corps dignement: qui ainsi meurt, on dit au sermon que Dieu lui pardonne ses péchés. Vous savez bien si je dit vrai.



Çaienz entrai sanz contredit ; Quant g’i sui, por quoi m’en iroie ? Vostre parole desdiroie, Quar otroié avez sanz faille Qui çaienz entre ne s’en aille ; Quar voz ne mentirez par moi. Vilein, » dist Dieus. « et ge l’otroi ; Paradis a si desresnié Que par pledier l’as gaaingnié ; Tu as esté à bone escole, Tu sez bien conter ta parole ; Bien sez avant metre ton verbe. »

Li vileins dit en son proverbe Que mains hom a le tort requis Qui par plaidier aura conquis ; Engiens a fuxée droiture, Fauxers a veincue nature ; Tors vait avant et droiz aorce :

Mielz valt engiens que ne fait force.

Céans, j’entrai sans contredit. Quand j’y suis, pourquoi m’en irais-je ? Je contredirais votre parole, car vous avez sans faute octroyé que qui céans entre ne s’en aille. Donc vous ne mentirez pas pour moi. Vilain, je te l’octroie. Tu as si bien plaidé ton paradis, que par plaid tu l’as gagné. Tu as été à bonne école, tu sais bien argumenter, bien pousser avant ta parole.

Le vilain dit en son proverbe:

Mieux vaut ruse que ne fait force.

 

 

 

 

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