Du vilain et de l’oiselet

Un prud’homme avait un beau jardin: il avait coutume d’y entrer chaque matin, pendant la belle saison, alors qu’à plaisir chantent oiseaux petits et grands. Une fontaine y sourdait, qui faisait reverdir ce lieu. Volontiers y venaient les oiseaux et ils y menaient doux bruit.

Un jour, le prud’homme entra dans son jardin et se reposa dans ce beau lieu. Il entendit un oiseau chanter. L’envie lui prit de s’en saisir: il attrapa l’oiseau au lacet. L’oiseau dit:

Pourquoi t’être donné la peine de me tromper et de me prendre par ruse? Quel profit en penses-tu avoir?

Je veux que tu chantes pour moi.

Si tu promets que je pourrai m’en aller partout où je voudrai, je chanterai à ton gré. Mais tant que tu me tiendras prisonnier, tu n’entendras aucun chant de moi.

Si tu ne veux pas chanter pour moi, je te mangerai.

Me manger et comment? Je suis trop petit, vraiment. L’homme qui me mangera n’en tirera guère profit. Si l’on me met à rôtir, je serai tout sec et petit. Je ne vois pas comment vous pourriez me préparer pour tirer quelque plaisir de moi. Mais si vous me laissez aller, certes grand profit en tirerez. Car, en vérité, je vous dirai trois préceptes que vous priserez, seigneur vassal1, beaucoup plus que la chair de trois veaux.

Le prud’homme le laissa s’envoler, puis lui demanda de tenir sa promesse. L’oiseau lui répondit aussitôt:

Ne crois pas tout ce qu’on te dira. Garde bien ce que tu tiendras et ne va pas le perdre en te fiant aux promesses. Ne sois pas trop malheureux pour chose que tu aies perdue. Ce sont là, mon ami, les trois préceptes que j’avais promis de t’apprendre.

Là-dessus, l’oiseau se percha sur un arbre et se mit à chanter très doucement. Puis il dit:

Béni soit le Dieu de majesté, qui t’a si bien aveuglé, et t’a enlevé sens et avoir. Si tu avais ouvert mon corps, tu aurais trouvé une jagonce précieuse en mon gosier, si je ne mens, du poids d’une once, tout droitement!

Quand le vilain l’entendit, il se prit à pleurer, à gémir, à se frapper et à regretter maintes fois d’avoir laissé s’échapper l’oiseau.

Pauvre fol, m’est avis que tu mets bien vite en oubli les trois préceptes que je t’appris tout à l’heure. Je t’ai dit de ne point croire tout ce que tu entendras; pourquoi crois-tu si légèrement qu’en mon gosier est une pierre, une pierre qui pèse une once? Tout entier, je ne pèse pas tant! Et je t’ai dit, s’il t’en souvient, de ne point trop te chagriner ni te rendre misérable, pour chose que tu aies perdue.

Sur ce l’oiseau s’envola et s’enfuit bien vite vers le bois.




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