Du vilain asnier

 

Il avint ja a Monpellier
C’ un vilain estoit costumier
de fiens chargier et amasser
a deus asnes terre fumer.
Un jor ot ses asnes chargiez;
maintenant ne s’ est atargiez:
el borc entra, ses asnes maine,
devant les chaçoit a grant paine;
souvent li estuet dire: ” Hez!”
Tant a fait quë il est entrez
dedenz la rue as espiciers.
Li vallet batent les mortiers;
et quant il les espices sent,
qui li donast cent mars d’ argent,
ne marchast il avant un pas,
ainz chiet pasmez isnelepas
autresi con së il fust morz.
Iluec fu granz li desconforz
des genz qui dïent: ” Dieu merci!
Vez de cest home qu’ est morz ci!”
et ne sevent dire por quoi;
et li asne esturent tuit quoi
enmi la rue volentiers,
quar l’ asne n’ est pas costumiers
d’ aler, se l’ en nes semonoit
Un preudome qu’ iluec estoit,
qui en la rue avoit esté,
cele part vient, s’ a demandé
as genz quë entor lui veoit:
” Seignor,” fait il, ” se nul voloit
a faire garir cest preudom,
gel gariroie por du son.”
Maintenant li dit un borgois:
” Garissiez le tot demenois!
Vint sous avrez de mes deniers.”
Et cil respont: ” Molt volantiers!”
Donc prant la forche qu’ il portoit,
a quoi il ses asnes chaçoit,
du fien a pris une palee,
si li au nes a aportee.
Quant cil sent du fiens la flairor
et perdi des herbes l’ odor,
les elz oevre, s’ est sus sailliz,
et dit quë il est toz gariz.
Molt en est liez et joie en a,
et dit par iluec ne vendra
ja mais , së aillors puet passer.
Et por ce vos vueil ge monstrer
que cil fait e sens e mesure
qui d’ orgueil se desennature:
ne se doit nus desnaturer,
Explicit du vilain asnier.

 

Il y avait à Montpellier un paysan qui avait l’habitude de charger ses deux ânes de fumier pour le vendre comme fumure.

Un jour qu’il avait chargé ses ânes, sans tarder il entra dans la ville, conduisant ses animaux à grand peine, les excitant de ses cris et les aiguillonnant d’une fourche.

Il fit tant qu’il entra dans la rue des Epiciers. Les apprentis y battaient les épices dans les mortiers, et quand il sentit leur odeur, notre ânier tomba raide évanoui tout comme s’il était mort : il n’aurait pu faire un pas de plus même pour cent marcs d’argent comptant.

Aussitôt ce fut la désolation et la crainte! Des gens disaient : « Pitié, mon Dieu ! Voyez ce cadavre ici ! » Car ils redoutaient une épidémie. Les ânes pendant ce temps se tenaient là tranquilles avec leur chargement car cet animal ne bouge pas si on ne l’y contraint.

Quand il y eut un bon attroupement, un petit futé qui avait tout vu, s’écria :

« Messieurs, si quelqu’un le souhaite, je veux bien guérir cet homme, mais contre des espèces sonnantes !

– Guérissez-le vite, et vous aurez vingt sous de ma bourse, s’écria un bourgeois.

– Bien volontiers, répondit notre homme. »

Aussitôt il saisit la fourche avec laquelle le paysan excitait ses ânes, prit une fourchée de son fumier et la porta sous le nez de son propriétaire. Quand celui-ci huma la puanteur du fumier, il en perdit le parfum des herbes ; alors il ouvrit les yeux, se mit debout et se déclara guéri. Soulagé et heureux, il annonça que désormais il ne passerait plus jamais par là s’il trouvait un autre chemin.

Par ce conte, j’ai voulu vous montrer que celui qui ne s’obstine pas dans son orgueil agit en homme sensé et sage et que nul ne doit aller contre la nature.

Fin du vilain ânier.

Traduction/adaptation Jean Bescond.