Du laboureur et de l’alouette

 

Un homme ses voisins pria
De moissonner ce qu’il y a
De blé en son champ, mais n’y vindrent,
Et bonne excuse vers luy prindrent.
Depuis en pria ses amis,
Qui ne s’en sont en peine mis;
Dont luy, frustré de sa pensée,
Sa parole il a addressée
A son fils, disant: “Dans demain,
Nous deux mettrons icy la main,
Et ferons l’aoust sans ayde aucun,
Puis que le temps est oportun.”
Dedans le blé estoit cachée
Une Alouëtte et sa nichée,
Qui ses paroles entendit,
Disant ainsi: “Ce temps pendant
Que le maistre estoit s’attendant
A ses prochains, je n’avois crainte,
Et tenois la promesse à feinte;
Mais, puis que je voy qu’il y vient
Luy mesme, c’est à bon escient”

 

Les fables du très-ancien Esope
De Aesop, Gilles Corrozet, Queux de Saint-Hilaire

 

L’alouette, qui chante au point du jour en réponse au pluvier, avait sa nichée dans un champ de blé vert. Ses petits, bien nourris d’épis, avaient déjà la huppe et des ailes vigoureuses. Le maître du champ vint le visiter et, voyant que les blés étaient mûrs : « Il est temps, dit-il, que je rassemble tous mes amis pour faire la moisson. »

L’un des petits de l’alouette, la huppe dressée, entendit le propos et le redit à sa mère : « Voyez, dit-il, où vous pourrez nous mettre. — Ce n’est pas encore, répondit l’alouette, le moment de fuir ; qui compte sur ses amis n’est pas si pressé. »

L’homme revint et, voyant que les rayons du soleil faisaient déjà couler les épis : « Des salariés, dit-il, et dès demain, pour moissonner ; des salariés je ne veux que cela, pour porter les gerbes ! — C’est pour le coup, mes chers petits, qu’il faut décamper, dit alors l’alouette : il ne s’en remet plus à ses amis, mais à lui-même. »

 

Il faut, autant que possible, faire ses affaires soi-même et ne pas se fier, pour en prendre à son aise, au concours de ses amis.