Du boucher d’Abbeville

Segnour oies vne merueille
Conques noistes sa pareille
Que ie uoel dire et conter
Or metes cuer a lescouter
Parole qui nest entendue
Sachies quele est enfin perdue
A abeuille eut bouchier
Que si uoisin eurent molt chier
Nestoit pas fel ne mesdisans
Mais cortois sages et uaillans
Et loiaus hom de son mestier
Et sauoit souent grant mestier
Ses poures uoisins soufraiteus
Nestoit auers ne couoiteusEntor feste toussains auint
Ca oisemont au markiet vint
Li bouchiers bestes acater
Mais ni fist fors uoie gaster
Trop I troua kieres les bestes
Les cochons felons et rubestes
Felons et de mauuais afaire
Ne puet a iaus nul markiet faire
Pourement sa uoie emploia
Conques denier ni emploia
Apres espars markie sen torne
De torst errer molt bien satorne
Se cape porte sur sespee
Et pres estoit de la uespree
Oiies comment il esploita
Droit a bailluel li anuita
En mi uoie de son manoir
Messeigneurs, écoutez l’extraordinaire histoire
Qui jamais n’eut sa pareille,
Et que je veux vous conter par le menu.
Écoutez-moi de tout cœur :
Parole qui n’est entendue
Sachez-le, pour toujours est perdue.
Il y avait à Abbeville un boucher,
Fort estimé de ses voisins.
Ni méchant ni médisant,
Il était coutois, sage, vaillant
Et homme loyal dans son métier.
Il savait souvent rendre service
À ses pauvres voisins dans la gène
Et n’était ni avare ni cupide.Vers la Toussaint, il se trouva
Qu’au marché d’Oisemont se rendit
Le boucher pour y acheter des bêtes.
Mais ce fut en pure perte :
Il y trouva des bêtes trop chères,
Des marchants désobligeants, têtus,
Rudes et peu commercants.
Il ne put y faire d’achat
Et son voyage se révéla inutile,
Puisqu’il n’avait pas investi un seul denier.
Une fois le marché terminé il s’en retourna.
Se préparant soigneusement à un rapide voyage,
Il mit sa cape par dessus son épée.
Déjà le soir approchait.
Écoutez ce qui lui arriva :
La nuit le surprit à Bailleul,
À mi-chemin de sa demeure.

fabliau par Eustache d’Amiens, trouvère picard, né à Amiens en 1203.