Dame, vos hom vous estrine

 

Dame, vos hom vous estrine
D’une nouvele canchon
Or verrai a vostre don
Se courtoisie i est fine
Je vous aim sans traïson
A tort m’en portés cuerine
Car con plus avés fuison
De biauté sans mesprison
Plus fort cuers s’i enrachine

Tel fait doit une roïne
Pardonner a un garchon
Qu’en cuer n’a point de raison
Ou Amours met se saisine
Ja si tost n’ameroit on
Une caitive meschine
Maigre et de male boichon
C’une de clere fachon
Blanche riant et rosine

En vous ai mis de ravine
Cuer et cors vie et renon
Coi que soit de guerredon
Je n’ai mais qui pour moi fine
Tout ai mis en abandon
Et s’estes aillours encline
Car je truis samblant felon
Et oevre de Guennelon
Autres got dont j’ai famine

Hé las j’ai a bonne estrine
Le cunquiiet dou baston
Quant je vous di a bandon
De mon cuer tout le couvine
Pour venir a garison
Vo bouche a dire ne fine
Que ja n’arai se mal non
Et que tout perc mon sermon
Bien sanlés estre devine

Vous faites capel d’espine
S’ostés le vermeil bouton
Qui mieus vaut esgardés mon
Comme chieus qui l’or afine
Laist l’ort et retient le bon
Je ne.l di pas pour haïne
Ne pour nule soupechon
Mais gaitiés vous dou sourgon
Que vous n’i quaés souvine

Jalousie est me voisine
Par coi en vostre occoison
Me fait dire desraison
Si m’en donnés decepline

 

Dame, votre vassal vous fait cadeau
D’une nouvelle chanson
Au don que vous m’accorderez, je verrai
S’il s’y trouve parfaite courtoisie
Je vous aime sans traîtrise
Vous m’en portez à tort du ressentiment
Car plus surabonde
Votre beauté sans tache
Plus un cœur s’y enracine

Une reine doit pardonner
Un tel comportement à un pauvre garçon
Car il n’y a pas de raison en un cœur
Où Amour a placé sa mainmise
On n’aimerait pas aussi vite
Une pauvre gamine
Maigre et de mauvais aloi
Qu’une belle au clair visage
Souriante, au teint blanc et rosé

Avec fougue j’ai mis en vous
Mon cœur et mon corps, ma vie et mon renom,
Quelle que soit ma récompense
Je n’ai rien de plus à vous offrir
Je vous ai tout abandonné
Et pourtant vous vous tournez ailleurs
Et je découvre en vous une attitude perfide
Une œuvre digne de Ganelon
Un autre goûte ce dont j’ai faim

Hélas! je reçois en cadeau
La pointe souillée de boue du bâton
Quand je vous dis librement
Tout l’état de mon cœur
Pour parvenir à la guérison
Votre bouche ne cesse de dire
Que je ne connaîtrai jamais que le chagrin
Et que je perds tout mon discours
Vous ressemblez bien à une devineresse

Vous faites une couronne d’épines
Mais vous en ôtez les boutons vermeils
Qui en font la valeur, croyez-moi,
Comme celui qui affine l’or
En ôte les impuretés et retient le bon
Je ne le dis par haine
Ni par aucun soupçon
Mais gardez-vous du surgeon
De peur d’y tomber à la renverse.

Jalousie est ma voisine
En ce qui vous concerne,
Elle me fait dire des sottises
Vous m’en donnez la discipline



Ce fabliau a été écrit par Adam de la Halle.