Brunain, la vache au prestre

D’un vilain cont et de sa fame,
C’un jor de feste Nostre Dame
Aloient ourer a l’yglise.
Li prestres, devant le servise,
Vint a son proisne sermoner,
Et dist qu’il fesoit bon doner
Por Dieu, qui reson entendoit ;
Que Dieus au double li rendoit
Celui qui le fesoit de cuer.
“Os, fet li vilains, bele suer,
Que noz prestres a en couvent :
Qui por Dieu done a escïent,
Que Dieus li fet mouteploier ;
Mieus ne poons nous emploier
No vache, se bel te doit estre,
Que pour Dieu le donons le prestre ;
Ausi rent ele petit lait.”
– “Sire, je vueil bien que il l’ait,
Fet la dame, par tel reson”.
A tant s’en vienent en meson,
Que ne firent plus longue fable.
Li vilains s’en entre en l’estable,
Sa vache prent par le lïen,
Presenter le vait au doïen.
Li prestres est sages et cointes.”Biaus Sire”, fet-il a mains jointes,
“Por l’amor Dieu Blerain vous doing.”
Le lïen li a mis el poing,
Si jure que plus n’a d’avoir.
“Amis, or as tu fet savoir”,
Fet li provoires dans Constans,
Qui a prendre bee toz tans.
“Va-t’en, bien as fet ton message,
Quar fussent or tuit ausi sage
Mi paroiscien come vous estes,
S’averoie plenté de bestes.”
Li vilains se part du provoire.
Li prestres comanda en oirre
C’on face por aprivoisier
Blerain avoec Brunain lier,
La seue grant vache demaine.
Li clers en lor jardin la maine,
Lor vache trueve, ce me samble.
Andeus les acoupla ensamble;
Atant s’en torne, si les lesse.
La vache le prestre s’abesse,
Por ce que voloit pasturer,
Mes Blere nel vout endurer,
Ainz sache le lïen si fors,
Du jardin la traïna fors ;
Tant l’a mence par ostez,
Par chanevieres et par prez,
Qu’ele est reperie a son estre
Avoecques la vache le prestre
Qu’i mout a mener li grevoit.
Li vilains garde, si le voit;
Mout en a grant joie en son cuer.
“Ha, fet li vilains, bele suer,
Voirement est Dieus bon doublere,
Quar li et autre revient Blere ;
Une grant vache amaine brune ;
Or en avons nous deux por une :
Petis sera nostre toitiaus.”Par example dist cis fabliaus
Que fols est qui ne s’abandone ;
Cil a le bien cui Dieus le done,
Non cil qui le muce et enfuet ;
Nus hom mouteploier ne puet
Sanz grant eür, c’est or del mains.
Par grant eür ot li vilains
Deus vaches, et li prestres nule.
Tels cuide avancier qui recule.
C’est l’histoire d’un vilain et de sa femme que je raconte.

Le jour de la fête de Notre-Dame, ils allèrent prier à l’église. Le prêtre, avant l’office, vint prononcer son prône et dit qu’il faisait bon de donner au nom de Dieu, si on était raisonnable; que Dieu au double le rendait à qui donnait de bon coeur.

Le vilain: Écoute belle amie, la promesse que nous a faites notre prêtre:

à qui donne au nom de Dieu de bon coeur, Dieu multiplie ce qu’il a donné; nous ne pouvons mieux employer notre vache, si bon te semble, qu’en la donnant au nom de Dieu au prêtre. D’ailleurs, elle donne peu de lait.

La dame:
Sire, je veux bien qu’il l’ait de telle façon.

Aussitôt ils s’en viennent à leur maison sans s’entretenir plus longtemps. Le vilain entre dans l’étable, prend sa vache par la longe, va l’offrir au doyen. Savant était le prêtre et avisé.

Beau sire, pour l’amour de Dieu je vous donne Blérain.

Il lui a mis la longe au poing, jure qu’il n’a plus de biens. Le prêtre Dom dit:

Ami, tu as agi en homme sage. Constans qui, tout le temps, n’aspire qu’à recevoir. Retire-toi, tu as bien rempli ta mission. Puissent-ils tous être aussi sages, mes paroissiens, que vous l’êtes, j’aurais ainsi quantité de bêtes.

Le vilain s’éloigne du prêtre. Le prêtre commanda sur-le-champ qu’on fasse, pour l’apprivoiser, lier Blérain avec Brunain, sa propre vache, fort grande. Le clerc mène Blérain en leur jardin; il trouve la vache, ce me semble. Il les attache toutes deux ensemble, puis il s’en retourne et les laisse. La vache du prêtre se baisse, parce qu’elle voulait paître. Blérain ne le veut endurer, mais tire la longe si fort qu’elle entraîne Brunain hors du jardin. Elle l’a tant menée à travers les maisons, les chènevières et les prés qu’à sa demeure elle est revenue avec la vache du prêtre qui l’embarrassait fort à traîner. Le vilain regarde: il la voit, il en a grande joie dans son coeur.

Ha ! belle amie, vraiment Dieu est un bon payeur en double, car Blérain revient avec une autre, une grande vache brune; maintenant, nous en avons deux pour une: petite sera notre étable.

Par cet exemple, ce fabliau montre que fou est celui qui ne se soumet; celui-là est riche qui donne à Dieu, non celui qui cache et enfouit. Nul ne peut faire fructifier son bien sans grande chance, c’est la moindre des conditions. Par grande chance le vilain eut deux vaches et le prêtre aucune.

Tel croit avancer qui recule.



Jean Bodel ou Bodiaus D’Arras (Jehan)

Trouvère né vers 1165, il a laissé une œuvre variée: narrative, épique, lyrique et dramatique.

Trouvère et ménestrel, il appartenait à la Confrérie des Jongleurs et Bourgeois d’Arras. Vers 1205, il fut atteint de la lépre alors qu’il s’apprètait à partir pour la Terre Sainte. Obligé de se retirer, il adresse à ses amis un chant d’adieu: Congé, dont les stances sont dédiées tour à tour à ses bienfaiteurs,ses compagnons et à la ville entière. il mourut vers 1209/10 à une léproserie près d’Arras.

Bodel a écrit la Chanson des Saisnes relatant la guerre du roi Charlemagne avec les Saxons et leur chef Widukind, que Bodel appelle Guiteclin. Il a également écrit le le Jeu De Saint Nicolas qui raconte l’histoire de la façon dont Saint Nicolas força des voleurs à restituer un trésor volé.

Jean Bodel fut la première personne connue pour avoir classé les thèmes légendaires et les cycles littéraires connus par la littérature médiévale dans la matière de Rome (contes de l’antiquité classique), la matière de Bretagne (concernant le Roi Arthur), et la matière de France (concernant Charlemagne et ses paladins).

Fabliaux:
Le morteruel
Vilain de Bailleul
Gombert et les deus clers (Gombert et les deux clercs)
Brunain la vache au prêtre
Deux Chevaux
Convoiteux et l’Envieux
Songe desvez
Le Loup et l’Oie
Barat, Travers et Haimet
Cinq pastourelles
La Chanson des Saisnes (vers 1190) sur la lutte de Guitedin de Saxe contre Charlemagne
Le Jeu de Saint Nicolas ou Saint Icolx (vers 1200)
Les Congés (vers 1203)