Brifaut

 

D’un vilain riche et non sachant,
Qui aloit les marchiez cerchant,
A Arras, Abeville, alanz
M’est venuz de conter talanz;
S’en diré, s’oïr me volez.
Mout doi ge bien estre escoutez.
De ce di ge, que fous que nices,
Que tieus hom n’est pas de sens riches
Où l’en cuide mout de savoir,
S’il ert povres et sanz avoir,
Que l’en tenroit por fol prové.
Issi avons or esprové
Lou voir et fait devenir faus.

Li vilains avoit non Brifaus.
jor en aloit au marchié;
A son col avoit enchargié
aunes de mout bone toille :
Par devant li bat à l’ortoille
Et par deriers li traïnoit.
lerres derrieres venoit
Qui s’apensa d’une grant guille :
fil en une aguille enfille,
La toile sozlieve de terre
Et mout près de son piz la serre ;
Si l’aqueust devant à sa cote,
Près à près do vilain se frote
Qui enbatuz s’ert en la fole.

Brifaus en la presse se foule,
Et cil l’a bouté et sachié
Qu’à la terre l’a trebuchié,
Et la toile li est chaüe,
Et cil l’a tantost receüe;
Si se fiert entre les vilains.
Quant Brifaus vit vuides ses mains,
Dont n’ot en lui que correcier,
En haut commença à huchier :
« Dieux ! ma toille, je l’ai perdue,
Dame sainte Marie, aiüe !
Qui a ma toille ? Qui la vit ? »
Li lerres s’estut .I. petit,
Qui la toille avoit sor son col ;
Au retorner lo tint pour fol,
Si s’en vient devant lui ester,
Puis dist : « Qu’as tu à demander,
Vilains ? – Sire, je ai bien droit
Que j’aporte ci orendroit
Une grant toille ; or l’ai perdue.
– Se l’eüsses ausi cosue
A tes dras com je ai la moie,
Ne l’eüsses gitiée en voie. »
Dont s’en vait, et lou lait atant,
Des sa toille fist son conmant,
Car cil doit bien la chose perdre
Qui folemant la let aerdre.
Atant Brifaus vient en maison ;
Sa feme lou met à raison,
Si li demande des deniers :
« Suer, » fait il, « va à ces greniers ;
Si pren do blé et si lo vent,
Se tu viaus avoir de l’argent,
Car certes jo n’en aport gote !
– Non, » fait ele, « la male goute
Te puist hui cest jor acorer !
– Suer, ce me doiz tu bien orer,
Et faire encor honte graignor.
– Ha ! par la crois au Sauveor,
Qu’est donc la toille devenue ?
– Certes, » fait il, « je l’ai perdue.
– Si com tu as mençonge dite !
Te preigne male mort soubite.
Brifaut, vos l’avez brifaudée,
Car fust or la langue eschaudée
Et la gorge par où passerent
Li morsel qui si chier costerent ;
Bien vos en devroit en devorer.
– Suer, si me puist Morz acorer,
Et si me doint Dieus male honte,
Se ce n’est voirs que je vos conte. »
Maintenant Morz celui acore,
Et sa feme en ot pis encore,
Que ele enraja tote vive.
Cil fu tost mors ; mais la chaitive
Vesqui à dolor et à raje.
Ensi plusor par lor otraje
Muerent à dolor et à honte.

Ci fenit de Brifaut.

 

L’envie me prend de vous raconter l’histoire d’un vilain riche et ignorant, qui courait les marchés d’Arras à Abbeville: je commence, si vous voulez bien m’écouter. […] Le vilain s’appelait Brifaut. Il s’en allait donc un jour au marché. Il portait sur son dos dix aunes de fort bonne toile, qui lui frôlait les orteils par devant et traînait au sol par derrière. Un voleur le suivait, qui inventa une belle duperie.

Il enfile une aiguille, soulève la toile de terre et la tient serrée tout contre sa poitrine; il la fixe sur le devant de sa chemise et se colle au vilain dans la foule. Brifaut est pressé de toutes parts et notre larron tant le pousse et le tire qu’il le jette par terre. La toile lui échappe. Le voleur l’attrape et se perd au milieu des autres vilains.

Quant Brifaut se voit les mains vides, il est submergé de colère et se met à crier de tous ses poumons: « Mon Dieu! Ma toile, je l’ai perdue! Ma dame sainte Marie, à l’aide! Qui a ma toile? Qui l’a vue? » La toile sur le dos, le voleur s’arrête et, prenant l’autre pour un sot, vient se planter devant lui et dit:

– De quoi te plains-tu, vilain?

– Seigneur, je suis dans mon droit, car je viens d’apporter ici une pièce de toile, que j’ai perdue.

– Si tu l’avais cousue à tes vêtements comme j’ai fait avec la mienne, tu ne l’aurais pas perdue en chemin.

Et il s’en va sur ce, sans en dire plus. De la toile il fait ce qu’il veut, car chose perdue n’a plus de maître.

Brifaut n’a plus qu’à rentrer chez lui. Sa femme l’interroge, s’informe des deniers.

– Ma mie, fait-il, va au grenier chercher du blé et vends-le, si tu veux avoir de l’argent, car en vérité je n’en rapporte goutte.

– Ah non, fait-elle, puisse une crise de goutte te terrasser sur l’heure!

– C’est belle chose à me souhaiter, ma mie, pour me faire encore plus grande honte!

– Mais, par la croix du Christ, qu’est devenue la pièce de toile?

– Je l’ai perdue, fait-il, c’est vrai.

– Et tu en as menti! Que la mort subite t’emporte! Filou de Brifaut, tu me l’as brifaudée! Tu en as le gosier et la panse encore bien chauds, ah bâfrer à pareil prix! Ah, je te déchirerais à belles dents!

– Ma mie, que la mort m’emporte et que Dieu me foudroie, si je ne te dis pas la vérité!

Aussitôt, la mort l’emporta et sa femme fut dans de plus mauvais draps encore, tant elle rageait et enrageait. Son mari décédé, la malheureuse lui survécut dans le chagrin le plus extrême.[…] Ici se termine notre histoire.

Traduit par Vincent NADEAU sur le texte du manuscrit de Berne, 354, édité dans MONTAIGLON, Anatole de, et Gaston RAYNAUD, Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, t. IV, Paris, Librairie des bibliophiles, 1880, p. 150-153. © 1998