Titania – Thomas le rimeur

Titania

Titania - Thomas the rhymer, Thomas Canty
Titania – Thomas the rhymer, Thomas Canty

Thomas-le-rimeur était un homme un peu secret et volontiers mélancolique. Il préférait, à la compagnie de ses semblables, la solitude des longs chemins. Il s’en allait souvent courir les collines, les poings aux poches, et revenait au soir, le regard brillant, la tête pleine d’images inventées.

Un jour, Thomas se reposant au bord du chemin, à l’ombre d’un vieux chêne, voit venir vers lui une femme superbement vêtue, montée sur un cheval gris. Or, il n’entend pas le bruit du galop de ce cheval sur les cailloux. On dirait que l’apparition naît de la lumière et de l’air bleu, là-bas. Elle ne semble pas vraiment s’approcher mais prendre forme, lentement. Cela le bouleverse si fort qu’il ferme un instant les yeux, la main sur son front. Quand il ose à nouveau regarder, la cavalière est là, devant lui. Elle met pied à terre, attache la bride de son cheval à une branche basse. Elle est belle et majestueuse. Thomas s’approche d’elle. Elle rit, voyant sa figure éberluée. Elle dit:
Je m’appelle Titania.
Mon nom est Thomas, répond le jeune homme.
Thomas-le-rimeur.

Un long moment ils restent face à face à l’ombre du chêne, puis ils parlent enfin. Ils disent de ces mots ordinaires qui dissimulent parfois les émotions éblouissantes, car ils sont déjà amoureux. Jusqu’au crépuscule le temps passe dans la lumière des miracles. Alors Titania dit:
Je dois maintenant te quitter, car je ne suis ni de ce pays ni de ce monde.

Thomas caresse sa chevelure. Il lui demande:
Qui es-tu donc?
Une fée, répond Titania.

Thomas n’est pas surpris; il est de ces hommes que les grand mystères fascinent, mais n’étonnent pas. Il dit:
Je ne veux pas te perdre. Emmène-moi avec toi.

Titania-la-fée hoche la tête, le regard mélancolique:
Tu traverseras d’étranges épreuves. Mais si ton coeur est assez fort, si tu survis à l’épouvante, alors nous parviendrons ensemble au pays de l’amour perpétuel.

Thomas sourit, fièrement. Il se dresse, détache le cheval gris, bondit en selle. Titania monte derrière lui, autour de sa taille, elle noue ses mains.

Ils chevauchent si follement que Thomas ne voit plus ni lande ni chemin. Il va, dans une bourrasque de brume, échevelé, heureux, exalté comme un enfant fou. Il se retourne vers celle dont les bras l’étreignent, criant un mot d’amour. Mais c’est un cri d’horreur qui déchire sa gorge. La chevelure de Titania est maintenant hirsute et grise, ses yeux hallucinés, son front crevassé de rides, ses joues creuses, ses dents noires, son visage est celui d’une terrifiante sorcière. Un aiguillon de glace perce le coeur de Thomas. Il veut sauter à terre, pris de panique. Il serre les dents, pourtant, et les paroles de la fée lui reviennent à la mémoire.Tu traverseras d’étranges épreuves. Le souvenir de son vrai visage, de sa douceur envahit son esprit. Il se penche sur l’encolure de son cheval. Il hurle:
Va, va.

Maintenant le cheval galope, plus effréné que tous les vents du diable, dans une lumière grise, au-delà du jour et de la nuit. Alors dans le ciel se lève un soleil inconnu, aussi rouge que le sang. Rouges sont les vallées et les collines alentour, et rouge la rivière qui tout à coup apparaît, droit devant, étincelante. Le cheval bondit dans le courant, traverse les eaux, grimpe sur la berge opposée et s’arrête là en hennissant, la tête levée vers le ciel. Thomas regarde ses jambes, son corps, ses mains. Il est couleur de sang, lui aussi. Il met pied à terre, il se retourne vers Titania. Alors il la revoit belle comme au premier instant de leur rencontre. Elle dit:
Les sortilèges ne t’ont pas vaincu. Sois béni. Ce sentier là-bas conduit à mon royaume. Nous serons bientôt arrivés.

Ils vont, le ciel peu à peu s’éclaire, le pays peu à peu s’embellit, comme un printemps sortant de la nuit.

Thomas vécut sept ans d’amour parfait, avec Titania, dans un jardin enclos de remparts circulaires, au coeur du royaume des fées. Un soir, il s’endormit, pensant avec mélancolie à son pays. Au matin, il s’éveilla devant sa porte. Il retrouva ses amis, sa famille. On l’avait cru mort. Dans son regard brillait une inquiétante lumière. On lui fit fête, il raconta ses aventures. Puis il voulut rejoindre Titania, qu’il aimait toujours d’amour émerveillé. Alors il s’en alla dans les collines. On l’a vu courir derrière une biche bondissante qui plongea dans un torrent. Il plongea derrière elle, et personne ne l’a jamais revu.


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Bibliographie:

Gougaud, Henri L’arbre à soleils/Légendes du monde entier. Éditions du Seuil, Paris, 1979.

 



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