Chine, contes et légendes

Chine, contes et légendes

Mythes contes et légendes de Chine
Mythes contes et légendes de Chine

Dans cette section vous retrouverez des contes, fables et légendes de la Chine, une civilisation plusieurs fois millénaire. Certains de ces contes n’ont pas été attribués à un auteur (au mieux de ma connaissance), vous les retrouverez donc ici.


LE BUVEUR DE VIN

Le buveur de vin
Le buveur de vin

Au temps où le Bouddha répandait sur le monde
Sa doctrine profonde,
Dont nul ne se nourrit en vain,
Vivait un vieux buveur de vin.
Pour ses graves intempérances,
Il recevait des remontrances,
Et le bon disciple Ânanda
L’exhortait à voir le Bouddha.
— J’ai bien —lui répondait notre homme,
Le désir de le voir ; mais comme
Il impose, dit-on, sa loi
Et que je ne pourrais pas, moi,
Cesser de boire
Quand il me plait.
Tel un nouveau-né, s’il voulait
Vivre sans lait,
Mieux vaudra, vous pouvez me croire,
Digne et vénérable Ânanda,
Ne pas aller chez le Bouddha. —
Le vieillard se remit à boire.
Après avoir bu, dit l’histoire,
Il s’enivra.
Et s’effondra
Ainsi qu’une grande montagne.
Un soir qu’il courait la campagne.
Il se releva bien meurtri
Et cette fois, plus attendri,
11 pensa : « Le Sage eut raison. »
A tous les gens de sa maison,
Très étonnes, il fit entendre
Qu’il s’en irait, sans plus attendre.
Chez le Bouddha.
Le Saint fit quérir Ananda
Et demanda : — Ce vieillard parvenu jusqu’au seuil de ma porte
N’est-il pas amené par quelque immense escorte ?
Cinq cents éléphants blancs l’ont fait venir chez moi.—
Ânanda restait coi : — Cinq cents éléphants blancs, — réitéra le Maître —
Sont dans le corps de ce pauvre être.
Le vieillard, introduit, parla : — Depuis longtemps
Je sais que, vous et moi, nous sommes peu distants
L’un de l’autre — dit-il — et toutefois j’hésite
A venir vous rendre visite…
A la boisson j’eus tort de m’adonner.
Bouddha peut-il encor me pardonner ? —
Le Bouddha répondit : — Si cinq cents charretées
De bois sec sont jetées
A terre, compte un peu
Combien il faut de chars de feu
(Sera-ce vingt, cinquante ou mille ?)
Pour les brûler entièrement ? —
Le vieillard dit : — Un chargement
De feu serait fort inutile ;
Une flamme subtile
De la grosseur d’un pois
Brûlerait tout ce bois.
Le temps de lever les cinq doigts ! —
Le Bouddha poursuivit : — Depuis combien d’années
Ton corps a-t-il porté ces bardes surannées ?
— Depuis un an, — répond le vieux.
— Précisons mieux :
Et pour blanchir ce linge sale
Faudrait-il période égale ?
— Avec des cendres (un boisseau),
Et de l’eau pure dans un seau,
Qu’une heure on lave sans relâche :
Ce linge noir sera sans tache. —
Alors le Bouddha dit au vieux :
Quel qu’en soit le nombre odieux,
Tes crimes sont les charretées
De bois sec, d’un souille emportées.
Ou les taches du vêtement
Qui devient propre en un moment.
Vite, reçois les cinq défenses:
On pardonnera tes offenses. •—
Son intelligence s’ouvrit
Et cet homme-là se guérit.

Ânanda (Àihinda Joie). Cousin du Bouddha ; domestique et disciple favori du Maître. C’est à sa requête que le Bouddha permit aux femmes d’entrer dans les ordres. 1


BEAU-PELAGE ET BELLES-DENTS

Au pied des monts couverts de glace,
Deux amis, en des temps lointains,
Vivaient du produit de leur chasse,
Se partageant tous les butins;
C’étaient Lion dit « Beau-Pelage »
Et seigneur Tigre « Belles-dents ».
Ils s’aimaient depuis leur jeune âge,
Même depuis leurs ascendants.
Parfois, fermant les yeux, ils se léchaient l’un l’autre ;
« Le mien », « le tien » étaient « le nôtre ».
Guidés par la faim et le flair.
Ils trouvaient toujours de la chair
En abondance
Pour leur bombance.
Non loin de ce couple vivait
Un chacal qui les observait.
Un chacal « au double langage » ;

Certain jour il songea : Je gage
Qu’en les suivant soir et matin
J’aurais nia part de leur festin : — Nobles sires, dit-il, — vous semblez vous entendre ;
Je viens vous demander si vous voulez me prendre
Pour compagnon de route et de chasse et de jeux.
Le pacte fut conclu par ces mots : « Si tu veux. »
Comme ils faisaient force ripailles,
Le malin eut des victuailles.
Il devint énorme ! Pourtant
N’était-ce pas inquiétant ?
Il s’en émut, pensant : — « Lion au beau pelage >>
Et « Tigre aux belles dents ;> faisaient fort bon ménage
Avant mon arrivée ; or ils pourraient manquer,
Un jour, de vivres à croquer !
Ce jour là, faute de carnage.
Ce serait moi, n’en doutons pas.
Qui leur servirais de repas !
Il faut que j’use
D’une ruse
Pour faire de ces deux amis
Des ennemis.
Quand ils se haïront, tous deux, par gratitude,
Me traiteront alors avec mansuétude.
Il vint dire au lion : — Le seigneur Belles-Dents

Se moque bien de vous ; en des termes mordants,
Il prétend que, sans son audace,
Vous seriez bredouille à la chasse
Et reviendriez affamé. —
Ce discours inaccoutumé
Mit Beau-Pelage en méfiance.
Pour obtenir son alliance
Contre le tigre bien-aimé.
Le chacal « au double langage »,
Croyant enfin le mettre en rage.
Ajoute : — Guettez-le quand il ferme les yeux
Et lèche votre poil ; alors vous verrez mieux
Son dessein traître
D’être le maître.
Ce lion n’a d’autres projets
Que de nous faire ses sujets ! —
Puis « Chacal au double langage »
Dit au Tigre que Beau-Pelage
Avait tenu sur lui de semblables propos.
Alors le Tigre alla troubler dans son repos
Beau-Pelage et lui dévoila
Le récit du chacal. — S’il vous a dit cela,
— Fit Beau-Pelage, —
Ce langage
Est celui d’un méchant qui veut nous désunir

Nous allons le punir.
Tant pis pour le menteur si chacun le renie !
Faudra-t-il que la calomnie
Sépare des amis ? Croire des médisants.
Et devenir leurs partisans,
C’est être dévorés par eux un jour ou l’autre.
Or cet aveuglement ne sera point le nôtre :
Deux amis font un tout complet
Comme on voit l’eau s’unir au lait.
Le chacal fut toujours un fourbe.
Ne suivant que la ligne courbe ;
Il n’a qu’une tête et pourtant
Sa langue est double. Ah ! l’Inconstant !
Tuons-le… — Sans plus de harangue,
Fut pris chacal à double langue.
Le Tigre aux belles dents fit jouer ses ciseaux,
Et l’intrigant chacal fut réduit en morceaux.


LE BOEUF A CORNE COURBE

Le boeuf à corne courbe
Le boeuf à corne courbe

Il était un homme autrefois
Qui possédait un boeuf, un boeuf de belle taille,
Un boeuf noir de grand prix. Son voisin toutefois,
Etait aussi connu pour son bétail de choix.
Et s’en allait criant : — Est-il un boeuf qui vaille
Le mien ? Non ! Si quelqu’un
En possède un,
Qu’il le dise ! A cet homme,
Je livrerai tous mes biens comme enjeu,
Et ce n’est point légère somme !
Mais, s’il perd la gageure, adieu
Pour tous ses biens à lui, car je les accapare !
Qu’on me provoque à présent, gare ! —
Le maître du boeuf noir accepta le concours ;
Chargeant un char d’objets fort lourds,
Il attela son boeuf au pesant véhicule,
A gauche, et, le tournant lui-même en ridicule,
Il criait au pauvre animal
Qui ne lui faisait pas de mal,
Brutal, le frappant en cadence :
— O corne courbe, avance, avance ! —
Mais ce boeuf insulté prit cette injure à coeur.
Et le sentiment de l’honneur.
Il le perdit avec sa force et son courage.
Auteur, victime aussi, de cet outrage,
Son maître y perdit, lui, son bien ;
Le voisin eut tout, lui plus rien !
L’autre recommença, proclamant sa gageure :
— S’il est un boeuf plus fort que mon boeuf, je le jure,
Son maître aura tout mon trésor.
A-t-il quelque rival encor ? —
Or
Le boeuf noir, entendant cela, dit à son maître :
— Acceptez le défi, vous gagnerez peut-être. —
— Le puis-je, hélas, — fit-il — boeuf sournois, boeuf
Et n’ai-je point perdu par toi ce que j’avais ? [mauvais,
Le boeuf lui répondit : — Grimper un monticule
Quand il se voit tourné par tous en ridicule
Eh ! quel boeuf le pourrait ? Je n’avais plus, soudain.
Par l’effet de votre dédain,
La force de traîner votre lourd véhicule
Ni le sentiment de l’honneur !
C’est ce qui vous porta malheur.
Pourquoi des coups ? Pourquoi cette vile insolence
De « Cone courbe, avance ! »
Je vous donne, ô mon maître, un avertissement :
Pas de rudes propos, parlez-moi doucement,
Publiquement ;
Dites :
— Lorsque vous étiez veau, des épines maudites
Vous blessèrent au pied ; alors, pauvre animal.
Tandis que vous cherchiez la cause de ce mal,
Votre corne entra dans la terre
Et, simple raison du mystère.
On sait que depuis ce jour-là
Elle est courbe, voilà ;
Mais vous êtes un boeuf noir de fort belle essence
Et vos cornés étaient très droites de naissance. —
L’homme, cessant de le rosser.
Se mit à le brosser.
Et, pour lui témoigner une amitié sans bornes.
Il fit couler sur ses puissantes cornes
De rhuile de sésame et les orna de fleurs
De toutes les couleurs.
L’attelant à son char, mais cette fois à droite.
Il eut cette apostrophe aimable et plus adroite :
— Grand boeuf noir qui portez bonheur,
Par votre corne large et haute,
Tirez mon char sur cette côte. » —
Et le sentunent de l’honneur,
Animé par ce doux langage,
Fit porter au boeuf son bagage
Avec succès.
Son maître eut des biens en excès ;
Pour gage.
Il lui fut aussitôt rendu
Trois fois plus qu’il n’avait perdu.
Lorsqu’il eut fait ces gains considérables.
Il dit ces stances mémorables :
« Un boeuf avance dans l’ornière
« Selon le geste et la manière
« Dont on l’exhorte ; doucement
« Il faut parler en le charmant. »
Le Bouddha, qui narrait l’histoire
De ce boeuf à la robe noire,
Ajoutait que si l’animal
Peut agir ainsi bien ou mal,
Selon la parole du maître
Et le son de son oraison,
Pour l’homme, ainsi doit-il en être,
A plus forte raison.


Autres contes:

Bibliographie

Fables chinoises
Fables chinoises

1 FABLESCHINOISES
DU Ille AU VIII» SIÈCLE DE NOTRE ÈRE
(d’origine hindoue) traduites par Edouard CHAVANNES, MEMBRE DE L’iNSTITUT, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

VERSIFIÉES PAR M Edouard CHAVANNES ornées de 46 dessins par Andrée Karpelès

ÉDITIONS BOSSARD, PARIS

Copyright by Éditions Bossard, 43, rue Madame, PARIS VI, 1921