Afrique, contes et légendes

Kiutu et la Mort.

Un jour une épouvantable famine s’abattit sur la terre d’Afrique. Alors, un enfant nommé Kiutu quitta son village et s’en alla par les chemins. Kiutu était fluet, ses yeux étaient grands comme la fringale qui creusait son ventre. Il erra longtemps dans la forêt où les oiseaux ne chantaient plus, où les singes au regard triste se goinfraient de feuilles sèches, il erra jusqu’à ce qu’il parvienne devant le corps d’un homme couché sur des arbres écrasés: c’était un géant endormi. Dans ses narines grandes comme des cavernes ronflaient des bourrasques. Sa chevelure se confondait avec sa barbe, longue comme un fleuve. Kiutu aurait pu s’y noyer dedans. Il fit le tour de ce colosse, prudemment. Mais comme il passait devant son oeil la paupière se souleva, la bouche s’ouvrit et l’enfant entendit ces mots terribles:

Que veux-tu,insecte?

Ce que je veux?

répondit-il, assis par terre, car le fracas de la voix du géant l’avait renversé.

Ce que je veux? Manger. J’ai faim.

Le géant se souleva sur le coude, caressa sa barbe où quelques arbres étaient empêtrés et dit:

J’ai besoin d’un domestique. Je te prends à mon service. Tu seras logé et nourri.

Je suis d’accord, répondit Kiutu. Mais d’abord j’aimerais savoir qui vous êtes.

Je suis la Mort, rugit le géant. Maintenant au travail.

C’est ainsi que Kiutu entra au service de la Mort. Sa besogne était facile: monsieur Mort était souvent absent. Kiutu balayait sa maison, et comme le garde-manger était toujours bien garni, il passait plus de temps à faire bombance qu’à briquer la baraque. Un jour, de retour d’un long voyage, monsieur Mort le prit au creux de la main et l’enfant-domestique aussitôt se retrouva en plein ciel, bien au-dessus de la cime des arbres, à la hauteur de la bouche gigantesque qui lui dit:

Petit, j’ai envie de prendre femme. Reviens dans ton village, trouve une fille à marier et ramène-la.

Monsieur Mort porta Kiutu jusqu’à l’orée de la forêt. Son village était dans la savane, au bord du fleuve presque sec. Kiutu y courut. La famine était toujours aussi terrible. Il ne vit partout que pauvres gens aux figures maigres. aux yeux cernés, aux côtes saillantes. Devant la hutte de sa famille il trouva sa soeur, assise dans la poussière, tellement fatiguée qu’elle n’arriva même pas à lever les bras pour embrasser son frère. Kiutu lui dit:

Viens, j’ai trouvé pour toi un mari. Tu seras bien nourrie et bien logée.

Sans attendre sa réponse il la prit par la main et la traîna sur le chemin, jusqu’à la lisière de la forêt. Là, monsieur Mort les attendait. Il les déposa dans son oreille et retourna chez lui.

Le lendemain matin, Kiutu trouva le géant endormi devant sa porte. Il entra dans la maison pour dire bonjour à sa soeur. Il ne vit dans la grande cuisine qu’un tas d’ossements humains, jetés pêle-mêle dans un coin; monsieur Mort avait dévoré son épouse. Kiutu en fut scandalisé.

Comment? je donne mon unique soeur en mariage à ce balourd, et il la mange !

Il sortit, furibond, alluma un grand feu de broussailles et incendia la longue chevelure de monsieur Mort. Le feu embrasa ses sourcils, sa barbe, sa tête et bientôt monsieur Mort, le visage calciné, ne respira plus. Kiutu grimpa sur son crâne fumant et salua le soleil en riant. Alors il trébucha contre un petit sac, calé dans une ride du front brûlé. Il prit ce sac, l’ouvrit. Il était plein de poudre blanche.

Je suis sûr que voilà une fameuse médecine magique.

Il l’emporta dans la maison et de cette poudre blanche il saupoudra les ossements de sa soeur qui, aussitôt, ressuscita, fraîche comme une fleur au matin. Ils s’embrassèrent, et s’en allèrent en courant, en dansant, en criant:

Nous avons vaincu la Mort ! Nous avons vaincu la Mort !

Hélas, Kiutu, en empoignant le sac sur la tête colossale, avait laissé tomber quelques grains de poudre sur la paupière du géant. L’oeil s’ouvrit, seul vivant dans l’énorme visage charbonneux et des hommes moururent sur la terre. Depuis, il en est ainsi: chaque fois que l’oeil de la Mort s’ouvre, il mange de la lumière et des hommes s’éteignent, et des vies s’en vont, et des voix se taisent, et les histoires finissent.


Omburé-le-crocodile

Les Fans vivaient autrefois au bord d’un fleuve puissant et large. Entre ce fleuve et la forêt ils avaient établie leur vilage circulaire bâti de huttes de bois. Or, sur la rive bourbeuse vivait aussi un crocodile gigantesque nommé Omburé. Sa carapace était épaisse comme une muraille, sa gueule énorme armée de dents aussi longues et pointues que des poignards. Chaque fois qu’il baîllait dans les broussailles sèches, une nuée d’oiseaux épouvantés s’envolaient vers tous les horizons. Omburé était en vérité un de ces ancêtres monstrueux créés sur terre avant les hommes. Son savoir était grand, sa puissance était celle des dieux, ses famines effrayaient les éléphants.

Un jour, Omburé-le-crocodile s’en vient au village des Fans, les griffes grinçant sur les cailloux, le ventre creusant la terre. Au seuil de la hutte du chef, sur la place, il s’arrëte et ouvrant sa gueule aussi haute que la porte, il dit:

Les oiseaux et les poissons de la rive n’apaisent plus ma faim. Je veux maintenant manger un jour un homme, le lendemain une femme et le premier jour de chaque lune, une jeune fille. Si vous refusez de me les donner, je dévorerai tout le village.

Ses dents claquent, Omburé s’en retourne vers le fleuve. Le chemin tremble sous ses pattes courtes. Les hommes baissent la tête. Comment désobéir ? Les guerriers-crocodiles d’Omburé cernent le village. Le peuple fan gémit de rage, mais se soumet. Un homme est conduit pieds et poings liés, au bord du fleuve. Dans les broussailles on l’abandonne. Le lendemain, une femme. Ainsi passent quelques cruelles semaiines. Alors le chef des Fans réunit à l’ombre d’un arbre centenaire les vieillards du village et leur dit:

Omburé-le-crocodile nous ronge et nous détruit jour après jour. Nous ne pourrons survivre longtemps à ses ravages. Ce soir, après la nuit tombée, rassemblez en secret les femmes et les enfants à la lisière de la forêt et fuyons vers un pays plus hospitalier.

Ils font ainsi. Au crépuscule, ils abandonnent leur maison et s’en vont, dans la nuit, sous les arbres.

Le lendemain Omburé attend sa proie au bord du fleuve. Il grince des dents, regarde vers le village et ne voit rien venir, sur le sentier. Alors, méfiant, il se traîne sur la rive, et dans une touffe de roseaux, il appelle l’esprit des eaux. L’esprit des eaux apparaît sur les vagues pareil à un gros poisson doré. Il lui dit:

Omburé, les hommes sont partis.

Un roulement de tonnerre gronde dans la gorge du monstre-crocodile. Ses pattes griffues battant la terre font un formidable bruit de tambour. Il s’en va sur les traces des Fans, à travers la forêt. Après de longues semaines de marche, il les retrouve, établis dans un nouveau village qu’ils ont baptisé Akurengan, ce qui veut dire: Délivrance-du-crocodile. Omburé s’avance dans la rue d’Akurengan. Le voici devant la hutte du chef, sur la place. Il dit d’une voix rocailleuse:

Je suis heureux de vous revoir, toi et les tiens, car j’ai faim. Désormais tu me donneras un jour deux hommes et le lendemain deux femmes. Je veux ta fille aussi. Tout de suite.

La fille du chef apparaît sur le seuil de la hutte. Le crocodile l’emporte, et son père gémit, la tête dans les mains.

Omburé ne dévore pas cette jeune fille mélancolique et belle. Il fait d’elle sa femme, au bord du fleuve. Une année après ses noces, elle met au monde un garçon que l’on baptise Gurangurané. Sept ans passent. Maintenant Gurangurané est un enfant grand comme un homme et son front est comme les rocs de la montagne. Il est puissant, il est aussi savant que ses ancêtres sorciers, et il déteste son père Omburé qui saigne lentement le peuple de sa mère. Un jour il décide de le tuer. Il fait creuser, dans trois tochers, trois bassins. Il les remplit d’alcool de palme. Il les fait traîner au bord du fleuve avec les deux captifs que le peuple fan doit livrer chaque jour. Omburé sort des broussailles. Il flaire l’odeur de l’alcool et ses narines frémissent. Il goûte à ce breuvage nouveau, il s’en régale. il boit goulûment. Bientôt, l’esprit brumeux, il s’effondre dans l’herbe, il chante, s’endort et ronfle bruyamment. Gurangurané vient, se penche sur lui, le remue du bout du pied. Il tient dans son poing la pierre-de-l’éclair. Il la dépose entre les yeux femés du monstre-crocodile, son père. Il dit:

Éclair, frappe.

Un rayon de feu jaillit, perce la cuirasse d’Omburé. Omburé ne ronfle plus, ne respire plus, ne bouge plus: il est mort foudroyé.

Alors, les gens du village viennent et dansent autour de la carcasse. Ils dansent leur délivrance, ils dansent aussi pour apaiser l’esprit d’Omburé, l’ancêtre.

Car il faut que les vieux pères reposent en paix.



Bibliographie:

Gougaud, Henri L’arbre à soleils/Légendes du monde entier. Éditions du Seuil, Paris, 1979.

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