Moutonnet, apprenti du diable

1085 - Tout Paris - Rue d'Aligre - Le Marché ( XII° arrt)
1085 – Tout Paris – Rue d’Aligre – Le Marché ( XII° arrt)

MOUTONNET

APPRENTI DU DIABLE

Sous le Palais de Justice de Paris était autrefois l’une des innombrables portes de l’enfer. Peut-être, d’ailleurs, y est-elle encore. C’était en tout cas devant elle, selon de respectables rumeurs, qu’assassins et voleurs passés par le bourreau attendaient les démons chargés de les conduire à leur nouveau logis. Satan la franchissait parfois en sens inverse, quand l’envie lui venait de humer l’air du monde. Ce jour-là, justement, il était de sortie. Il s’était mis en tête d’aller recruter un domestique sur le marché d’Aligre où les chômeurs du temps venaient tous les matins proposer leurs services aux marchands de légumes.

Voilà donc le Cornu, habillé en bourgeois, déambulant parmi les étalages, là volant une pomme, là faisant trébucher un vieux dans le ruisseau, là soufflant sur le feu d’une basse querelle. Comme il jouait ainsi à semer ses misères, il aperçut un jeune homme qui baguenaudait, le nez au vent. Il avait l’air naïf comme un santon de crèche. Le diable lui fit signe.

– Je cherche un bon valet, dit-il. Es-tu mon homme?

– Pourquoi pas? lui répondit l’autre. Topez là, monseigneur.

– Quel est ton nom?

– Moutonnet.

Ils s’en allèrent ensemble, bras dessus bras dessous jusqu’au Palais de Justice dont les hauts murs en ce temps plongeaient en Seine. Là, le diable empoigna soudain son compagnon par le col de sa veste et le tira dans l’eau. Avant même que l’innocent ait eu le temps de se sentir mouillé il vit s’ouvrir devant lui une porte de fer et se trouva assis, aussi sec qu’ébahi, sur une chaise basse, dans un coin de cuisine aux fourneaux flamboyants. Une vieille femme le regardait tristement, les mains croisés sur son tablier. Satan était près d’elle.

– Dame Mathusalem, lui dit-il, l’air content, je viens de recruter un nouveau marmiton. Son nom est Moutonnet. Veuillez donc à l’instruire. Bon chagrin!

C’était là son salut coutumier. Dès qu’il s’en fut allé, dame Mathusalem courut fermer la porte, revint, les bras au ciel, gémit :

– Mon pauvre enfant, sais-tu qui est ton nouveau maître? Le diable. Il m’a prise à son service, comme toi, il y a de cela quelques siècles. Je suis, hélas, si bonne cuisinière qu’il ne me délivrera jamais. Si tu veux revoir le soleil des vivants, écoute mon conseil : prends bien soin de ne rien apprendre. Sois incompétent, c’est ta seule chance!

Elle sourit enfin, le prit par les épaules.

– Allons, dit-elle encore, ne te désole pas. Je vais te révéler un important secret que j’ai surpris un jour dans cette détestable demeure.

Et sortant de sa poche une tabatière d’argent :

– Je te la donne. Quand tu seras revenu sur Terre, fais-toi marchand de petite ferraille et répands sur ton étalage quelques pincées du tabac magique que contient cette boîte. Tous les objets poudrés prendront aux yeux des gens l’apparence de l’or.

– Grand merci, vieille femme, répondit Moutonnet.

Passèrent trois semaines. Chaque midi sonné le diable ouvrit la porte, passa son nez pointu par l’entrebâillement et demanda des nouvelles de son valet. Dame Mathusalem lui dit obstinément :

– Il ne vaut rien qui vaille. Il n’est même pas capable de gratter une carotte.

Au dernier jour du mois Satan perdit patience. Il saisit en grognant Moutonnet par la nuque, le traîna jusqu’au seuil de l’enfer et le jeta dehors.

Aussitôt le gaillard se découvrit assis comme au sortir d’un songe dans un chariot de choux, en plein marché d’Aligre. Il s’en fut tout dispos parmi les ménagères et les cris des marchands, ramassa ça et là quelques menues babioles, les étala sur une couverture, les saupoudra de tabac magique, et attendit. Vint à passer par là un ministre du roi. Il fit halte, ébloui, devant le pauvre étal.

– Ces merveilles, dit-il, sont dignes de figurer dans la chambre haute de Notre Majesté régnante. Jeune homme, suivez-moi. La gloire vous attend.

Moutonnet fut conduit dans les salons du Louvre. On l’invita à dénouer son baluchon sur une table de marbre, ce qu’il fit, le dos rond et la mine craintive. Le roi vint dans la salle, majestueux comme un chapon confit. Avec lui s’avança la princesse sa fille. Elle était aussi belle que le soleil levant le jour de l’Ascension. À l’instant il l’aima.

– Quelle splendeur! s’écria le Couronné, voyant les clous rouillés répandus devant lui. J’achète çi et ça, et ceci, et cela. Bref, je veux tout, l’ami.

Moutonnet répondit en tremblant des genoux :

– Sire, je suis honnête, et dois vous avouer que ces menus objets ne sont que des rebuts de décharge publique.

Il lui conta son aventure et lui confia le secret de sa tabatière. Le roi l’écouta passionnément.

– Ô poudre mirifique! dit-il, la main au coeur (et sa voix résonna sous les plafonds voûtés). Quoi, elle donnerait à la moindre ferraille l’apparence de l’or? Voilà ce qu’il me faut pour restaurer l’État. Moutonnet mon ami, je veux ta tabatière.

– Elle est à vous, seigneur, si vous donnez son prix.

– Quel est-il? dit le roi.

– Votre fille en mariage.

Le marché fut conclu. La princesse embrassa Moutonnet sur la bouche. Ils vécurent au chaud comme des oeufs couvés.


Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Contes et légendes de Paris – Île-de-France