Marie-Morgane, la fée des eaux,

Lorsque la mer fut apaisée, le saint homme Guénolé, servi par le vieux Gradlon, voulut dire une messe pour le salut de la ville engloutie. Dressé sur le rocher de Pentrêz, il élevait dans ses mains le calice en cristal de Byzance quand apparut, soudain, surgi des eaux scintillantes, le torse blanc d’une fille aux cheveux de cuivre, un bras levé au ciel. Une lourde queue aux écailles bleuâtres terminait son corps. Et c’était Ahès-Dahut, devenue Marie-Morgane pour le temps de sa damnation. La main de Guénolé trembla de si forte surprise que le précieux calice lui échappa et vint se briser sur le rocher. Ainsi, la messe du rachat ne fut point consommée. Is demeure maudite et Morgane sirène, en attendant le jour où le saint sacrifice pourra se dérouler jusqu’au bout, un vendredi de la Croix, dans une église de la cité des abîmes. C’est pourquoi les pêcheurs de la baie ont rencontré, la nuit, sur la mer de lune, l’ardent fantôme de la fille-poisson. Elle sépare ses cheveux de cuivre avec le peigne de ses longs doigts et chante, en vieux langage, une complainte si désolée que le coeur manque de leur faillir dans la poitrine. Mais ils s’éloignent à grand-hâte: chaque fois que se montre Ahès, un orage terrible est bien près de crever.

 

Un jour, le patron Porzmoger avait mouillé sa barque en baie. Quand il voulut remonter l’ancre, il ne put parvenir à la décrocher. Il se dévêtit, se laissa glisser le long du filin. L’ancre était engagée dans les branches d’une croix dorée qui sommait une église. Des cloches s’ébranlèrent sourdement au-dessous de lui. A Dieu va ! Il sombra le long de la tour et, par une fenêtre sans vitrail, pénétra dans une nef illuminée où se pressait une foule fervente. Au ban du choeur, se tenaient quarante seigneurs à manteaux rouges. Immobile, dans une haute cathèdre, une princesse aux cheveux de cuivre tenait les yeux fixés sur Porzmoger. Adossé à l’autel, un prêtre en ornements attendait on ne sait quoi. Le sacristain quêteur présenta au marin, avec insistance, un large plat où s’entassaient des pièces d’or aux curieuses marques: « Pour les chers trépassés! ». Porzmoger n’avait pas un liard. Un pêcheur, sur la mer, n’a besoin que d’un couteau. Il secoua les épaules. Alors le prêtre ouvrit les bras et se mit à chanter: Dominum vobiscum ! . Pas de réponse. Tous les fidèles regardaient Porzmoger intensément. Deux fois encore s’éleva le dominum vobiscum. Puis, une grande plainte monta de la nef, où les assistants furent cadavres livides puis squelettes blanchis. La princesse vint vers le pêcheur, naviguant de sa lourde queue aux écailles bleuâtres, les yeux couleur de désespoir: « Ne pouvais-tu répondre et cum spiritu tuo, Porzmoger ! Tu nous aurais sauvés tous. »

 

À l’instant, il reconnut Marie-Morgane, et il sut qu’il était dans Is. Il n’eut que le temps de remonter par la corde des cloches et le filin de l’ancre. À peine avait-il sectionné le filin et hissé la voile que l’orage fantastique de la sirène creusait déjà les vagues autour de lui.

 

Et la ville d’Is attend toujours que finisse, enfin, la messe du rachat.

 

 

 




Bibliographie

Légendes de la mer

Légendes de la mer
Légendes de la mer
Pierre Jakez Helias Éditions Jos Le Doaré
La bible du hibou

La bible du hibou
La bible du hibou
Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Contes et légendes de Bretagne