L’or du Dourduff

Il y a mille fois longtemps, un navire corsaire est allé par le fond dans l’anse du Dourduff, à l’entrée de la rivière Morlaix, avec un chargement de doublons d’or. Depuis, quand les vagues se gonflent sous le vent, brassant les épaves des abîmes, le fantôme du capitaine prend le quart sur une haute roche noire et veille sur le trésor englouti. N’essayez pas d’y monter vous-même, car il vous pousserait dans le vide et vous iriez rejoindre les doublons. C’est le Pousseur du Dourduff, fatal aux assoiffés de l’or, et vous ne seriez pas sa première victime.

Près de là se dressait, jadis, un sombre manoir où vivait un vieux sire avec sa fille unique. Elle avait nom Igilt. Grande était sa beauté de brune aux yeux bleu-de-lin, plus grande encore son ambition. Son père aurait désiré la marier à un homme de bien, mais, à moins d’être né prince ou duc, il ne fallait pas songer à lui passer l’anneau. Elle n’avait que mépris pour les prétendants médiocres. On la disait sorcière parce qu’elle apparaissait souvent debout sur le rocher du fantôme où personne, jamais, n’aurait osé se risquer.

Bien des jeunes hommes accomplis passaient en barque devant le Dourduff dans l’espoir que le regard bleu-de-lin d’Igilt s’arrêterait sur eux avec seulement une ombre de complaisance. Mais tous étaient pour elle comme cailloux de grève. Certains, plus durement épris que les autres, s’enhardirent jusqu’à la requérir d’amour. Elle menait le prétendant égaré vers le rocher noir, au pied duquel venaient s’abattre les vagues de plomb:

Ma corbeille de noce est au fond de cette eau, dans les flancs du navire perdu. C’est la seule qui vaille mon prix. Va me chercher l’or et je suis à toi!

Le malheureux plongeait au gouffre, la main fantôme du Pousseur entre les épaules. Aucun ne remonta jamais. Et, désormais, pour les gens apeurés qui fuyaient son approche, la brune Igilt devint la Fiancé des Morts.



À force de guetter et d’attendre le Prince, il vint un jour où le Prince apparut sur la mer. Il venait d’Hybernie et s’appelait Yvor. Par ordre de son père, un conseiller très sage était à ses côtés car la jeunesse est l’âge périlleux. La dure Igilt, bâtie au sable de l’orgueil, Igilt aux yeux bleu-de-lin fut touchée au coeur. Trois jours de suite, sur le rocher noir, elle écouta les douces paroles d’Yvor. Elle avait oublié sa corbeille de noce.

Pendant trois jours, du Dourduff à Morlaix, le conseiller très sage du prince Yvor sut délier les langues. Puis, il alla trouver le vieux sire:

Le prince Yvor désire votre fille pour épouse. Mais le roi, son père, exige une dot de mille doublons. Pensez à les rassembler

Hélas, je ne possède que ce vieux donjon. Si j’avais seulement autant de pièces d’or que de corbeaux dans mon échauguette!

Peut-être votre fille saura-t-elle où prendre sa dot! dit le conseiller très sage.

Quand Igilt apprit la condition de son bonheur, elle sut que le châtiment était là et se tête se perdit. Elle courut au rocher. Il lui semblait voir miroiter, sous la lune, les doublons d’or au fond de l’eau. Elle plongea, désespérée, ramena une poignée de sable, se laissa couler à nouveau, reparut, les mains pleines de gravier dérisoire:

J’aurai bientôt la somme entière!

Et la mer l’engloutit.

Au fond de l’anse de Dourduff, la Fiancée des Morts repose entre ses prétendants, sur un lit de doublons. Et, sur la haute roche noire, le fantôme du capitaine a repris son tour de veille.