Les trois aveugles de Compiègne

Je vais vous conter un fabliau. On tient pour sage le ménestrel qui s’ingénie à trouver de beaux dits et de beaux contes qu’on récite devant les ducs et les comptes. Il est bon d’écouter des fabliaux: ils font oublier maintes douleur et maint mal, maint souci et maint méfait. Courtebarbe a fait le fabliau que je vais vous conter et je crois bien qu’il lui en souvient encore.

Il advint que trois aveugles, partis de Compiègne, cheminaient de compagnie. Avec eux, pas un seul valet pour les guider, les conduire ou leur montrer leur chemin. Chacun portait son hanap¹ de bois. Très pauvres étaient leurs vêtements: ils étaient vêtus misérablement. Ainsi, ils s’en allaient vers Senlis. Un clerc2 s’en venait de Paris: fort habile à bien comme à mal faire, possédant écuyer et cheval de somme, chevauchant un beau palefroi3, il arriva bientôt près des aveugles, car il allait à vive allure. Il vit donc que personne ne les conduisait. Et il pense qu’aucun d’eux n’y voit:

Comment pouvaient-ils avancer? Que la goutte me torture le corps, si je ne sais s’ils y voient goutte.

Les aveugles l’entendent venir. Le clerc errant, qui veut les tromper, s’avise de leur jouer un bon tour:
Venez ici, voici un besant4 que je vous donne pour vous trois.

Dieu et la Sainte Croix vous le rendent! Un si beau cadeau!

Chacun pense que son compagnon l’a reçu. Le clerc maintenant s’éloigne d’eux. Il descend de cheval, prête l’oreille et entend ce que disent les aveugles et comment entre eux ils devisent. Le chef des trois dit:

Il ne nous a pas éconduits, celui qui nous donna ce besant. Ce besant, c’est un beau cadeau! Savez-vous ce que nous ferons? Nous retournerons vers Compiègne. Il y a beau temps que nous n’avons fait bombance. C’est bien justice que chacun se donne un peu de plaisir, Compiègne regorge de bonnes choses.

Comme il a sagement parlé, chacun des deux autres répond:

Allons, repassons le pont!

Vers Compiègne ils s’en sont retournés: arrangés comme ils étaient, tout contents, joyeux et gais. Le clerc continue de les suivre de près. Il dit qu’il les suivra jusqu’à ce qu’il sache le fin mot de l’histoire. Ils entrent dans la ville: ils prêtent l’oreille et écoutent ce qu’on crie par les rues:

Par ici, bon vin frais et nouveau, vin d’Auxerre, vin de Soissons! Pain et chair, vin et poissons! Il fait bon ici dépenser son argent! Ici on loge tout le monde, et tout le monde est content.

Ils s’en vont de ce côté sans hésiter, ils entrent dans la taverne. Ils s’adressent à l’hôte:

Écoutez-nous, ne nous tenez pas pour vils parce que nous sommes pauvrement vêtus. Nous voulons être servis à part. Nous vous paierons mieux que de plus huppés: nous voulons être bien servis.

L’hôtelier croit qu’ils disent vrai, ces drôles-là. Souvent de tels gens ont force deniers. Il s’empresse auprès d’eux et les mène dans la salle du haut:

Seigneurs, une semaine entière vous pourriez mener ici bonne et joyeuse chère. En la ville, il n’est bon morceau que je ne vous donne, si vous voulez…

Sire, c’est bien. Faites-nous servir vite et bien.

Laissez-moi faire.

Puis il s’en va. Il leur fait préparer un repas à cinq services. Pain, chair, pâtés, chapons, vins (et des meilleurs): il fait donc apporter tout cela. Il a fait flamber un bon feu. Les aveugles se sont assis à la table haute. Le valet du clerc avait conduit ses chevaux à l’écurie et était entré dans l’auberge. Le clerc, qui était fort bien appris et bien vêtu et avec élégance, noblement festoie avec l’hôte tant au déjeuner le matin qu’au souper le soir. Les aveugles, dans la chambre haute, se régalaient comme des chevaliers. Chacun menait grand bruit, l’un à l’autre ils se versaient du vin.

Tiens! je te sers. S’il te plaît, sers-moi à ton tour. Voilà du vin de bonne vigne!

Soyez sûrs qu’ils ne s’ennuient pas. Ainsi jusqu’à minuit, ils furent en joie et en tranquillité. On leur apprête des lits et ils vont se coucher jusqu’au lendemain qu’il fut belle heure. A l’auberge demeure le clerc parce qu’il voulait savoir la fin de l’histoire. L’hôte se leva de bon matin et son valet aussi. Puis ils firent les comptes, en viandes et en poisson. Le valet dit:

En vérité, le pain, le vin, le pâté ont bien coûté plus de dix sous5. Le clerc en a pour cinq sous.

De son côté, je ne puis avoir d’ennui. Quant à eux, va là-haut et fais-moi payer.

Le valet, sans retard, monte chez les aveugles. Il dit à chacun de s’habiller bien vite car son maître veut être payé:

N’ayez crainte, nous le paierons très bien. Savez-vous ce que nous lui devons?

Oui, dix sous.

C’est pour rien!

Ils se lèvent, descendent. Le clerc, qui se chaussait devant son lit, a tout entendu. Les trois aveugles disent à l’hôte:

Sire, nous avons un besant. Rendez-nous le surplus avant que nous fassions une nouvelle commande.

Volontiers.

Eh bien! que celui qui a le besant le lui baille. Moi je n’ai rien.

C’est donc Robert Barbefleurie6?

Non, je ne l’ai pas. C’est vous qui l’avez, je le sais bien.

Corbleu! je ne l’ai pas.

Qui donc l’a?

Toi!

Non, toi!

Payez, truands7, ou vous serez battus et mis en cachot puant. Mais vous ne partirez pas ainsi d’ici.

Et eux de s’écrier:

Au nom de Dieu, grâce, sire, nous vous paierons bien!

Et ils recommencent leur querelle.

Robert, donne donc le besant. Tu marchais devant, tu l’as reçu le premier.

Mais non, c’est toi, qui marchais le dernier. Baille-le-lui, car moi je n’ai rien.

Me voilà bien à point, car on se moque de moi!

Il va donner un grand soufflet à l’un des aveugles et se fait apporter deux bâtons. Le clerc si richement vêtu, que l’histoire amusait fort, riait à gorge déployée et se pâmait d’aise. Quand il vit le tour que prenaient les événements, il s’approcha vivement de l’hôte, lui demande ce qui se passait et ce qu’il voulait de ces gens:

Ils m’ont mangé et bu pour dix sous, et maintenant ils se moquent de moi. Mais ils me le paieront: chacun dans son corps en aura honte et dommage!

Eh! bien, mettez tout cela sur mon compte, je vous dois quinze sous. Il est mal de tourmenter les pauvres gens.

Bien volontiers, vous êtes un clerc vaillant et loyal.

Et les aveugles s’en vont tout quittes.

Écoutez maintenant quel subterfuge inventa le clerc pour s’en tirer. On sonnait en ce moment la messe. Il vient à l’hôte:

Mon hôte, vous connaissez bien le curé de votre paroisse? Ces quinze sous, s’il voulait bien vous la payer pour moi, vous lui feriez crédit?

Je le connais à fond et, par saint Sylvestre, je lui ferais crédit, s’il voulait, de plus de trente livres!

Dites donc à vos gens que je suis quitte, aussitôt qu’ils me verront revenir.

Et le clerc demande à son valet d’équiper son palefroi, de charger ses bagages. Que tout soit prêt à son retour! Puis il dit à l’hôte de venir avec lui. Tous deux s’en vont à l’église. Ils ont pénétré dans le choeur. Le clerc qui doit les quinze sous a pris son hôte par le doigt, il le fait asseoir près de lui:

Je n’ai guère le loisir d’attendre que la messe soit chantée. Je veux vous faire tenir votre promesse. Je vais dire au curé qu’il vous paie vos quinze sous, aussitôt après l’office.

Tout à votre volonté.

Le prêtre avait revêtu ses vêtements sacerdotaux et allait commencer sa messe quand le clerc l’aborda. Il sut bien se tirer d’affaire: il avait l’air d’un gentilhomme et n’avait pas vilain visage. Dans sa bourse, il prend douze deniers et les met dans la main du prêtre:

Écoutez-moi, sire, par saint Germain, écoutez-moi un peu. Tous les clercs doivent être amis. C’est pourquoi je viens vous trouver. J’ai passé la nuit dans un hôtel, chez ce bourgeois qui est un brave homme. Que notre doux Jésus-Christ le console, car il est prud’homme et sans malices. Mais une cruelle maladie le prit hier soir dans la tête pendant que nous menions tous deux joyeuse fête. Il est devenu complètement fou! Dieu merci, il a retrouvé son bon sens, mais il souffre encore de la tête. Je vous prie donc de lui lire, après la messe, un évangile sur la tête.

Par saint Gille, je le ferai.

Puis il s’adresse à l’hôte:

Oui, je le ferai dès que j’aurai dit ma messe. J’en tiens quitte le clerc.

Je ne demande pas mieux.

Sire prêtre, je vous recommande à Dieu.

Adieu, beau doux maître.

Le prêtre va donc à l’autel. A haute voix il commence à chanter sa messe. C’était jour de dimanche: l’église s’emplissait de monde. Le clerc qui était beau et aimable vint prendre congé de son hôte, et le bourgeois, sans plus attendre, l’accompagna jusqu’à l’hôtel. Le clerc monte à cheval, reprend son chemin. Le bourgeois revient vite à l’église, impatient de recevoir ses quinze sous. Il comptait fermement les avoir. Dans le choeur, il attendit que la messe fut chantée et que le prêtre eut enlevé ses vêtements d’office.

Alors, sans délai, le prêtre prend un évangéliaire et une étole. Il appelle l’hôte:

Sire Nicole, venez! Agenouillez-vous ici.

Le bourgeois ne comprit rien à ces paroles.

Je ne suis pas venu ici pour cela, il s’agit de me payer mes quinze sous.

Vraiment, il est fou. Nomini Damne8. Protégez l’âme de ce pauvre homme. Je vois bel et bien qu’il a perdu la raison.

Écoutez, écoutez comme ce prêtre se moque de moi. Peu s’en faut que je ne perde le sens, à le voir ici m’imposer son livre!

Je vous dirai, beau doux ami, de vous souvenir de Dieu quoi qu’il arrive, et nul mal ne vous adviendra!

Et il lui met le livre sur la tête et veut lui lire l’évangile. Mais le bourgeois de crier:

J’ai affaire chez moi! Je n’ai cure de toutes vos histoires. Payez-moi vite tout mon argent!

Et il se fâche rudement contre le prêtre. Effroi du prêtre qui appelle tous ses paroissiens. Attroupement autour du bourgeois.

Tenez-moi cet homme, il est fou!

Mais non, par saint Corneille! je ne suis pas fou. Par la foi que j’ai pour ma fille, vous me paierez mes quinze sous. Vous ne me gaberez9 pas ainsi.

Tenez-le !

Les paroissiens, sans y contredire, se saisissent vite de lui, lui tiennent les mains très fort tout en lui disant des paroles de réconfort. Le prêtre apporte le livre, le lui met sur la tête et lit son évangile sans en sauter une ligne, l’étole autour du cou. Puis il l’asperge d’eau bénite, le prenant à tort pour fou. Le bourgeois désire vivement s’en retourner chez lui. Les paroissiens finissent par le laisser aller. Le prêtre fait sur lui le signe de la crois et lui dit:

Vous avez été en peine!

Et le bourgeois tient tout coi, honteux et confus d’avoir été si bien berné, mais content d’en réchapper. Il s’en retourne droit à son hôtel.

Courtebarbe dit qu’on fait tort honte à maint homme. C’est par là que je termine mon conte.





1) coupe, vase. Boire à grandes hanapées.
2) lettré, qui a fait des études. S’oppose souvent à laïc. Même quand il ne compte pas devenir prêtre, le clerc reçoit souvent les ordres mineurs et la tonsure. Il peut se marier et exercer les professions libérales.
3) cheval de promenade ou de parade.
4) monnaie d’or byzantine d’une valeur intrinsèque de 10 sous tournois, mais d’un pouvoir très supérieur.
5) petite monnaie qui vaut douze deniers, en argent.
6) À la barbe blanche. Le nom donné à Charlemagne dans la Chanson de Roland: l’empereur à la barbe fleurie.
7) Mendiants, vagabonds
8) Pour In nomine Domini; latin corrompu.
9) Gab, Gabet: plaisanterie, raillerie.