Les pierres levées

Les pierres levées

Les pierres levées
Les pierres levées – Vue de Carnac (Morbihan – France)

Les pierres levées

Graines de menhirOn pensait autrefois que les menhirs bretons avaient été d’abord des grains de sable semés sur le pays par Dieu sait quels ancêtres, et qu’ils avaient poussé comme poussent les arbres. Ces pierres, disait-on, sont de vieilles vivantes. Au plus noir de la nuit de la Nativité elles désertent leur trou, le temps que minuit sonne, et vont boire aux rivières. Alors, pour qui sait voir, des trésors apparaissent au creux de leur nid vide. Mais pour remplir son sac il ne faut pas trembler ni bégayer des doigts, car au douzième coup sonné, à l’instant où Jésus ouvre l’oeil sur le monde, elles reviennent à leur niche, et comme un pouce d’homme écrabouille une puce, elles réduisent en bouillie les voleurs de secrets attardés à leur place.

 

Ainsi, à Plouhinec, un jeune homme intrépide (il s’appelait Bernez) se mit un jour en tête de conquérir cet or promis aux téméraires. Sur la lande proche du bourg étaient plantés des rocs en longues rangées droites qui ne menaient à rien, qu’aux nuages. Il aimait leur parler. Il avait dit un jour au plus puissant de tous son amour pour sa femme, puis il avait gravé son nom, en souvenir, sur la face du tronc de pierre. Donc, la nuit de Noël, il s’assit derrière un buisson et attendit que les menhirs s’en aillent.

Il entendit au loin tinter le premier coup des douze de minuit. Il lui sembla que ces géants pétrifiés s’ébrouaient dans l’air nocturne comme au sortir d’un long sommeil. Au deuxième coup il les vit s’en aller en rangs, pareils à des soldats, vers la rivière d’Intel. Il bondit au bord des trous que les pierres levées venaient d’abandonner. Des monceaux de sous neufs étincelaient dans l’ombre. On aurait dit une réserve d’étoiles. Il remplit son grand sac, n’entendit plus soudain que son souffle haletant et le ruissellement des pièces entre ses doigts. Le lourd galop des rocs qui déjà revenaient fit trembler terre et ciel. Bernez voulut s’enfuit, tomba le nez dans l’herbe. Une ombre immense le couvrit. Le regard de sa femme éclaira son esprit. Il attendit la mort, les deux mains sur la tête.

Elle ne vint pas. Il osa regarder par-dessus son épaule. Un rocher se tenait suspendu sur sa nuque et protégeait son corps de la furie des autres. Il le reconnut. C’était sur celui-là qu’il avait, l’autre jour, d’un élan d’amour simple, gravé le nom de sa compagne.

Quand il se releva, les deux rangés de roc semblaient n’avoir jamais bougé. Une bride de cuir sortait un peu du pied d’un de ces hauts veilleurs. Son sac était dessous. Il s’en fut les mains vides. En vue de son village il se prit à courir. Il parvint à sa porte. Il entra, titubant. Sur la toile cirée brûlait une chandelle, mais la maison était déserte. Il appela son épouse. Loin dans le cheminée où le feu s’épuisait il l’entendit répondre:

Adieu, Bernez, adieu ! je t’ai sauvé, je pars, je retourne chez moi car je ne peux plus rien pour toi, mon bon ami !

 

Bernez ne savait pas qu’il aimait une fée. Il s’en alla seul. Il se fit mendiant, contant son histoire au hasard des haltes et cherchant sa femme comme un saint Graal, parmi les visages.

 


Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Légendes de la mer Pierre Jakez Helias Éditions Jos Le Doaré
Contes et légendes de Bretagne

Partagez sur
Facebooktwittergoogle_pluspinterestFacebooktwittergoogle_pluspinterest
Merci !