Les houles du Cap Fréhel

Le cap Fréhel dresse, devant la mer, ses hautes ruines de grès rouge qui donne l’illusion d’un travail de main d’homme, tant elles sont régulières. Et peut-être la nature n’est pas seule à y avoir travaillé, qui sait? Peut-être le jeune Gargantua s’est-il  amusé à ce jeu de construction à la mesure d’un géant? Peut-être les fées des Houles ont-elles usé de sortilèges pour fortifier ainsi leurs demeures? À moins qu’un saint venu de Cambrie n’ait imposé au paysage, à force de prières, une éclatante marque de la puissance de Dieu?

Nul ne doit ignorer que Gargantua vit le jour au cap Fréhel et que Plévenon conserve son immense dépouille. Du haut de l’un de ces rochers, il prit son élan pour bondir à Jersey. Ce fut un fameux saut. De l’effort qu’il fit, le géant imprima, dans la pierre, la trace de son long pied chaussé de poulaine. La marque en est restée en témoignage et, pour mieux nous convaincre, un peu plus loin, le sauteur a fiché son bâton de pierre.

Des fées avaient établi leurs demeures dans les grottes des falaises, qu’on appelle des houles. Certains disent des goules, et le mot nous plaît mieux encore. Elles se prolongent très loin, par de longs couloirs et des salles meublées de pierres. On dit que le coq de la houle de Poulifée venait chanter jusque sous le maître-autel de l’église, à Plévenon. Les fées menaient une vie active et ménagère. Elles étaient de bonnes fileuses et l’on entendait souvent le bruit de leurs rouets dans les grottes, surtout à la marée montante. Elles allaient laver leur linge à la mare de Gaulehen, sur la lande aride, avant de l’étendre à sécher sur l’herbe Un mortel qui aurait pu parvenir au bout du cap sans ciller des yeux se serait emparé de toute la lessive. Mais, toujours, le vent de la mer faisait trembler les paupières et le linge devenait invisible.

Ces fées diligentes boulangeaient un pain délicieux. Elles aimaient beaucoup le beurre, possédaient boeufs et vaches qui vaguaient à la pâture sur le cap. Un jour, le boeuf des fées de la Teignouse s’écarta vers les blés de Plévenon et leur fit dommage. Les paysans portèrent plainte aux fées. En guise de réparation, celles-ci leur donnèrent une belle gâche de leur pain magique. Et ce pain les nourrit et ne diminua point jusqu’au jour où les imprudents, pourtant prévenus, en coupèrent une tranche pour quelque mendiant de passage.



En toute circonstance, les fées des Houles se conduisaient fort honnêtement avec les hommes. Mais elles exigeaient qu’on en usât de même avec elles. Celles de Poulifée reçurent à leur table un gars de Plévenon et l’enrichirent de leurs cadeaux. Il promit, en retour, qu’elles seraient marraines de son futur enfant. Mais sa femme ne voulut jamais consentir à livrer progéniture aux fées et les cadeaux se volatilisèrent. C’est que les fées n’étaient point chrétiennes. Qui pouvait les surprendre dans leur sommeil voyait grouiller les vers de leur bouche ouverte parce qu’elles n’avaient pas été touchées par le sel du baptême.

On vit débarquer, un jour, en baie de la Fresnaye, un saint de Cambrie qui rassembla les gens sur la lande de Fréhel pour leur prêcher la bonne parole. Désespérant de les convaincre, il se mit en prières, jeta sur la falaise une goutte de son sang et tout le cap vira au rouge. Dès lors, les fées des Houles se dérobèrent aux yeux des hommes. Mais leur rouets bourdonnent toujours dans les entrailles de Fréhel.