Le vilain mire

Médecine médiévale

Le vilain mire

 

Jadis vivait riche vilain
Qui était fort avare et chiche.
Toujours avait une charrue,
Que toujours il menait lui-même,
Par jument et roncin tirée.
Beaucoup de pain, de vin, de viande
Avait, et tant qu’il en fallait.
Mais de ne pas avoir de femme
Le blâmaient beaucoup ses amis,
Et tout le pays avec eux.
Il dit, s’il en trouve une bonne,
Qu’il la prendra bien volontiers.
On lui promet qu’on cherchera
La meilleure qui se rencontre.
Dans ce pays, un chevalier,
Qui était vieil homme et sans femme,
Avait une fille, très belle
Et demoiselle fort courtoise.
Mais comme il manquait de richesse,
Le chevalier ne trouvait point
Qui sa fille lui demandât.
Volontiers il l’eût mariée,
Parce qu’elle en était en âge
Et que le temps était venu.
Les amis du vilain allèrent
Au chevalier lui demander
Sa fille pour le paysan
Qui avait tant d’argent et d’or,
Tant de froment, masse de drap.
Il la leur donna aussitôt,
Et consentit au mariage.
La pucelle, qui sage était,
N’osa son père contredire,
Car orpheline était de mère.
Elle accorda ce qu’il lui plut.
Le vilain, le plus tôt possible,
Fit ses noces et épousa
Femme à qui cela pesait fort.
Que n’osa-t-elle dire non!
Quand cette affaire fut passée,
Et la noce et puis tout le reste,
Il ne fallut pas bien longtemps
Pour que le vilain s’aperçût
Qu’il avait fait mauvais marché.
Point ne convient à son usage
D’avoir fille de chevalier.
Quand il ira à la charrue,
Jeune homme ira dans la ruelle,
A qui sont fériés tous les jours.
Et à peine il sera sorti
De chez lui que le chapelain,
Aujourd’hui et demain, viendra
Tant qu’il possédera sa femme.
Elle ne l’aimera jamais,
<<Las! moi chétif,>> fait le vilain.
<<Je ne sais point quel conseil prendre;
A rien ne sert le repentir.>>
Il commence à songer alors
Comment il la préservera.
<<Dieu,>> fait-il, <<si je la battais
Au matin lorsque je me lève,
Elle pleurerait tout le jour
Et je m’en irais au travail,
Bien sûr, tant qu’elle pleurerait,
Nul ne lui pourrait l’amour faire.
Quand je m’en reviendrai le soir,
Je lui demanderai pardon.
Le soir, je la rendrai heureuse,
Mais furieuse le matin.
Je prendrai tôt d’elle congé,
Dès que j’aurai cassé la croûte.>>
Le vilain le dîner demande;
Et la dame court l’apporter.
Ils n’eurent perdrix ni saumon,
Mais pain et vin et des oeufs frits
Et du fromage en abondance
Qu’avait conservé le vilain.
Et dès que la table est ôtée,
De la main qu’il a grande et large,
Il frappe sa femme à la face,
Que des doigts la trace y paraît.
Puis par les cheveux la saisit
Le vilain, qui et fort cruel.
Et il la bat tout à fait comme
Si elle l’avait mérité.Puis va aux champs rapidement;
Et sa femme demeure en pleurs;
<<Malheureuse!>> elle dit.  <<Que faire?
Et comment vais-je me conduire?
Je ne sais que dire vraiment.
Mon père m’a sacrifiée,
Qui à ce vilain me donne.
Allais-je donc mourir de faim?
Je dus avoir la rage au coeur
Pour accepter tel mariage.
Ah, si ma mère n’était morte!…>>
Très amèrement se désole:
Tous ceux qui venaient pour la voir,
Ne pouvaient que s’en retourner.
Aussi elle a mené sa peine,
Tant que couché fut le soleil
Et que fut rentré le vilain.
Lors il tombe aux pieds de sa femme,
Lui demande pour Dieu pardon:
<<Sachez que ce fut l’Ennemi
Qui me poussa à violence.
Tenez, je vous en fais serment,
Jamais plus ne vous toucherai.
De vous avoir battue ainsi
Je suis dolent et furieux.>>
Tant lui dit le vilain puant
Que la dame alors lui pardonne,
Et lui donne à manger bientôt
De ce qu’elle avait préparé.
Lorsque leur repas fut fini,
Ils s’allèrent coucher en paix.
Le matin, le vilain puant
A de nouveau battu sa femme
Tant qu’aurait pu l’estropier.
Puis s’en retourne à son labour.
La dame est de nouveau en larmes;
Et dit:  <<Malheureuse!  Que faire?
Et comment vais-je me conduire?
Je sais que c’est male aventure:
Frappa-t-on jamais mon mari?
Non, il ne sait ce que sont coups;
S’il le savait, pour rien au monde
Il ne m’en donnerait autant.>>
Tandis qu’ainsi se désolait,
Voici deux messagers du roi,
Chacun sur un palefroi blanc.
Ils piquent des deux vers la dame.
De par le roi ils la saluent;
Puis ils demandent à manger,
Cars ils en ont bien grand besoin.
Volontiers elle leur en donne;
Et elle leur demande alors:
<<D’où êtes-vous?  où allez-vous?
Dites-moi ce que vous cherchez.>>
L’un lui répond:  <<Dame, par Dieu,
Nous sommes messagers du roi.
Nous devons quérir médecin,
Et aller jusqu’en Angleterre.
–Pourquoi faire? — Damoiselle Ade
Est malade, la fille au roi.
Et il y a huit jours entiers
Qu’elle n’a pu manger ni boire,
Car une arête de poisson
S’est arrêtée en son gosier.
Le roi en est en grande alarme;
S’il la perd, n’aura plus de joie.>>
La dame dit: <<Vous n’irez point
Aussi loin que vous le pensez,
Car mon mari est, je vous dis,
Bon médecin.  Je vous assure.
Certes, il sait plus de remèdes
Et plus de jugements d’urines
Que jamais n’en su Hippocrate.
— Dame, est-ce une plaisanterie?
— De plaisanter je n’ai point cure.
Mais il est ainsi fait,>> dit-elle,
<<Qu’il ne ferait rien pour personne
Si d’abord on ne le battait.
— On y parera,>> disent-ils.
<<Point ne manquera-t-il de coups.
Dame, où le pourrons-nous trouver?
— Le pourrez rencontrer aux champs.
Quand vous sortirez de la cour,
Suivant le cours de ce ruisseau,
Plus loin que ce chemin désert,
La toute première charrue
Que vous trouverez, c’est la nôtre.
Allez. A l’apôtre saint Pierre,>>
Fait la dame, <<je vous confie.>>
Et ils s’en vout piquant leurs bêtes,
Tant qu’ils ont trouvé le vilain.
De par le roi l’ont salué;
Et ils lui disent sans retard:
<<Venez vite parler au roi.
— Pourquoi faire?>> dit le vilain.
— <<Pour votre parfaite science.
Il n’est tel médecin sur terre.
De loin nous venons vous chercher.>>
Quand s’entend nommer médecin,
Tout son sang se met à bouillir.
Il dit qu’il ne sait rien du tout.
<<Et qu’attendons-nous davantage?>>
Dit l’un des autres.  <<Tu sais bien
Qu’il veut toujours être battu,
Avant qu’il fasse ou dise bien!>>
L’un le frappe près de l’oreille,
Et l’autre en plein milieu du dos
D’un bâton grand, gros et solide.
Ils l’ont malmené tant et plus,
Et puis ils l’ont conduit au roi.
A reculons le font monter,
La tête en place des talons.
Le roi accourt à leur rencontre.
<<Avez-vous rien trouvé?>> dit-il.
— <<Oui, sire,>> dirent-ils ensemble;
Et le vilain tremble de peur.
L’un deux lui dit premièrement
Les talents qu’avait ce vilain,
Et combien trompeur il était,
Car de chose dont on le prie
Il ne ferait rien pour personne
Qu’auparavant ne soit battu.
Le roi dit: <<Méchant médecin!
Jamais n’ouïs parler de tel.
— Bien soit battu, puisqu’ainsi est,>>
Dit un sergent, <<tout prêt je suis.
On n’aura qu’à le commander
Et je lui donnerai bon compte.>>
Le roi appela le vilain.
<<Maître,>> fait-il, <<écoutez donc:
Je vais faire venir ma fille,
Qui de guérir a grand besoin.>>
Le vilain pitié lui demande:
<<Sire, pour Dieu qui ne mentit,
Et Dieu m’aide, je vous dis vrai:
De physique ne sais-je rien;
Et jamais rien je n’en ai su.>>
Le roi dit:  <<J’entends à merveille.
Battez-le-moi.>>  Alors s’approchent
Ceux qui le feront de grand coeur.
Lorsque le vilain sent les coups,
Aussitôt pour fol il se tient.
Il se met à leur crier : <<Grâce!
Je la guérirai sans retard.>>
La pucelle entre dans la salle.
Elle est très pâle et sans couleur.
Et le vilain songe en lui-même
Comment il pourra la guérir.
Car il sait bien qu’il doit le faire
Ou qu’il y trouvera la mort.
Il se met alors à songer.
S’il veut la sauver et guérir,
Il lui faut faire et dire chose
Qui la fasse tant rire et tant
Que l’arête hors de la gorge
Saute, car point n’est dans le corps.
Lors dit au roi:  <<Faites un feu
En cette chambre, et qu’on nous laisse.
Vous verrez bien que je ferai,
S’il plaît à Dieu, qu’elle guérisse.>>
Le roi commande un feu ardent.
Les écuyers et valets sortent,
Qui ont le feu tôt allumé
Là où le roi le leur a dit.
La pucelle s’assied au feu
Sur un siège qu’on y apporte.
Alors le vilain se dépouille,
Tout nu, et ôte ses culottes;
Et se couche le long du feu;
Et il se gratte et il s’étrille.
Il a grands ongles et cuir dur.
Jusqu’à Saumur, il n’est nul homme,
Si bon gratteur que l’on le croie,
Qui ne le soit moins bon que lui.
La pucelle, en voyant cela,
Malgré tout le mal qu’elle sent,
Veut rire, et elle fait effort,
Tant que de sa bouche s’envole
L’arête jusqu’en plein brasier.
Et le vilain, sans plus attendre,
Se rhabille et puis prend l’arête.
Faisant fête, il sort de la chambre.
Dès qu’il voit le roi, haut lui crie:
<<Sire, votre fille est sauvée.
Voici l’arête, grâce à Dieu.>>
Et le roi se réjouit fort.
Le roi lui dit:  <<Sachez donc bien
Que je vous aime plus que tout.
Vous aurez vêtements et robes.
— Merci, sire, je n’y tiens pas,
Et ne veux rester près de vous.
Il faut que j’aille à mon logis.
— Point ne le feras,>> dit le roi.
<<Mon ami seras et mon maître.
— Merci, sire, par saint Germain,
Il n’y a point de pain chez moi:
Quand hier matin je m’en allai,
On devait au moulin en prendre.>>
Le roi appela deux garçons:
<<Battez-le-moi; il restera.>>
Et ceux-ci viennent aussitôt
Et vont malmener le vilain.
Lorsque le vilain sent les coups
Sur ses bras, son dos et ses jambes,
Il se met à leur crier: <<Grâce!
Je resterai; mais laissez-moi.>>
Le vilain demeure à la cour;
Et on l’y tond et on le rase;
Il reçoit robe d’écarlate.
Il se croyait hors d’embarras,
Quand les malades du pays
A plus de quatre-vingts, je crois,
Vinrent au roi pour cette fête.
Chacun d’eux lui conte son cas.
Le roi appelle le vilain:
<<Maître,>> dit-il, <<écoutez donc!
De tout ce monde prenez soin.
Hâtez-vous, guérissez-les-moi.
— Grâce, sire,>> le vilain dit,
<<Ils sont bien trop! Et que Dieu ne m’aide,
Je n’en pourrai venir à bout,
Et ne pourrai tous les guérir.>>
Le roi appelle deux garçons;
Et chacun d’eux prend un gourdin,
Car ils savent parfaitement
Pourquoi les appelle le roi.
Quand le vilain les voit venir,
Le sang lui frémit aussitôt.
Il se met à leur crier:  <<Grâce!
Je les guérirai sans retard.>>
Le vilain demande du bois.
Il y en avait bien assez;
En la salle on a fait du feu,
Et c’est le vilain qui l’attise.
Il y réunit les malades;
Et alors il demande au roi:
<<Sire, vous voudrez bien sortir
Avec tous ceux qui n’ont nul mal.>>
Le roi s’en va tout bonnement,
Sort de la salle avec les siens.
Et le vilain dit aux malades:
<<Seigneurs, par ce Dieu qui me fit,
C’est grand travail que vous guérir,
Je n’en pourrais venir à bout.
Le plus malade je vais prendre,
Et le mettre dans ce feu-là.
Dans ce feu je le brûlerai
Les autres en auront profit,
Car ceux qui en boiront la cendre,
Seront guéris à l’instant même.>>
Ils se regardent tous l’un l’autre.
Il n’y a bossu ni enflé
Qui, pour toute la Normandie,
D’avoir le plus grand mal convienne.
Et le vilain dit au premier:
<<Je te vois là assez faiblard.
Tu es de tous le plus malade.
— Grâce! Je suis mieux portant, sire,
Que jamais je ne fus avant.
Suis soulagé de bien des maux
Qui bien longtemps m’avaient tenu.
Sachez que je ne mens en rien.
— Descends, qu’attendais-tu de moi?>>
Et l’homme aussitôt prit la porte.
Le roi demande: <<Es-tu guéri?
— Oui, sire,>> fait-il, <<grâce à Dieu;
Et je suis plus sain qu’une pomme.
C’est bon prud’homme que ton maître.>>
Que vous irais-je donc contant?
Jamais n’y eut grand ni petit
Qui pour rien au monde convint
Qu’on le boutât dedans le feu;
Mais plutôt ainsi s’en vont-ils,
Comme s’ils étaient guéris tous.
Et quand le roi les aperçut,
Il fut tout éperdu de joie.
Puis il dit au vilain:  <<Beau maître,
Je voudreais bien savoir comment
Vous les avez guéris si vite!
— Sire, je les ai enchantés.
Je sais un charme qui vaut mieux
Que gingembre ou que zédoaire.>>
Et le roi dit: <<Retournez donc
A la maison à votre guise;
Et vous aurez de mes deniers,
Bons destriers et palefrois.
Lorsque je vous ferai venir,
Vous ferez ce que je demande.
Et vous serez mon cher ami.
Tout le peuple de la contrée
Vous en aimera davantage.
Ne soyez plus jamais timide,
Et ne vous faites donc plus battre,
Car c’est honte de vous frapper.
— Merci, sire,>> dit le vilain.
<<Matin et soir je suis votre homme,
Je le serai toute ma vie,
Et jamais n’en aurai regret.>>
Quitte le roi et prend congé.
A son logis s’en va gaîment.
Jamais n’y eut manant plus riche.
Il est venu à son hôtel.
Plus il n’alla à la charrue.
Plus jamais ne battit sa femme;
Mais il l’aima et la chérit.
Tout alla comme je vous conte:
Par sa femme et par sa malice
Fut bon médecin sans clergie.
Il était une fois un vilain fort riche, mais très avare et très chiche. Il avait toujours en main sa charrue, attelée d’une jument et d’un roussin1. Il avait abondance et viande et pain et vin. Mais parce qu’il n’était pas marié, ses amis le blâmaient fort. Il répondait qu’il se marierait volontiers, s’il trouvait une bonne épouse. Et ses amis disent qu’ils iront en quérir une, la meilleure qu’ils puissent trouver.

 

Dans le même pays vivait un chevalier: c’était un vieil homme veuf et qui avait une fille, très belle et très courtoise2 damoiselle. Parce que l’argent lui manquait, il ne trouvait personne qui demandât sa fille… Il l’eût pourtant volontiers mariée, car elle avait largement l’âge de s’établir.

 

Les amis du vilain se rendirent auprès du chevalier et lui demandèrent sa fille pour le paysan, qui avait tant d’or et d’argent, de blé et de vêtements. Il consentit tout de suite au mariage. La jeune fille, qui était sage, n’osa contredire son père et elle épousa le vilain…

 

(Le vilain est un rustre qui mène durement sa femme.)

 

Quand la table fut desservie, le vilain, de la paume de sa main qu’il avait grande et large, donna un tel soufflet à sa femme qu’on vit sur son visage la trace de ses doigts. Puis, l’ayant prise par les cheveux, le vilain, qui était fort brutal, la battit comme si elle l’avait mérité.

 

Ensuite, il partit bien vite pour les champs, laissant sa femme en larmes:

 

Hélas!, que faire, quelle résolution prendre? Mon père m’a durement trahie, quand il m’a donnée à ce vilain. Étais-je près de mourir de faim? Certes, je fus folle quand je consentis à pareil mariage! Pourquoi ma mère est-elle morte?

 

Elle pleura jusqu’au coucher du soleil. Le vilain revint, il se jeta aux pieds de sa femme et la pria de lui faire merci.

 

C’est l’Ennemi3 qui m’a poussé. Je vous promets de ne plus vous frapper. Je suis courroucé et dolent de vous avoir battue.

 

Le brutal en dit tant que sa femme lui pardonna et lui servit le repas qu’elle avait préparé. Quand ils eurent bien dîné, ils s’en furent coucher en paix.

 

Mais le lendemain, le brutal maltraita encore sa femme et peu s’en fallut qu’il ne la blessât. Puis il partit labourer dans ses champs.

 

Hélas! que faire, quelle résolution prendre? Mal m’est advenu! Jamais mon mari n’a été battu. Il ne sait pas ce que c’est que les coups! S’il le savait, il ne m’en donnerait pas tant.

 

Tandis qu’elle menait grande désolation, voici venir deux messagers du roi, chacun sur un beau palefroi4. Ils piquent des deux vers la dame. Ils la saluent de par le roi et lui demandent à manger, car ils en ont grand besoin. Elle leur donne bien volontiers de quoi manger, puis leur dit:

 

D’où êtes-vous? Où allez-vous? Dites-moi ce que vous cherchez.

 

L’un répondit:

 

Dame5, par ma foi, nous sommes messagers du roi. Il nous envoie quérir un mire. Nous devons passer en Angleterre.

 

Et pourquoi faire?

 

Damoiselle Aude, la fille du roi, est malade. Depuis huit jours passés, elle ne peut boire ni manger, à cause d’une arête de poisson qu’elle a dans le gosier. Le roi est désespéré. S’il la perd, jamais plus il ne connaîtra la joie.

 

Vous n’irez pas aussi loin que vous croyez, car mon mari est bon mire, je vous le jure. Il est plus fort en médecine que ne le fut jamais Hippocrate.

 

Le ditez-vous, dame, par plaisanterie?

 

Non, je n’ai cure de plaisanter. Mais il a un naturel si bizarre qu’on ne tirera jamais rien de lui qu’à la condition de le battre bien.

 

On s’en chargera. Où pourrons-nous le trouver?

 

Vous le rencontrerez aux champs. En sortant de cette cour, suivez le ruisseau, au delà d’une route déserte: la première charrue, c’est la nôtre. Allez, par saint Pierre l’apôtre, je vous le recommande.

 

Les autres éperonnent leurs chevaux et s’en vont trouver le vilain. Ils le saluent de par le roi et lui disent sans tarder:

 

Venez vite parler au roi.

 

Pourquoi faire?

 

A cause de la science dont vous êtes tout plein. Il n’est meilleur mire que vous en cette terre. Nous sommes venus de loin vous quérir.

 

Quand le vilain s’entend appeler mire, il entre en grande fureur et répond qu’il ne sait rien de rien.

 

Qu’attendons-nous donc? ne savons-nous pas qu’il faut d’abord le battre, avant qu’il dise ou fasse du bien?

 

Et l’un le frappa sur l’oreille, l’autre sur l’échine, d’un bâton qu’il avait grand et gros. Ils lui font une grande honte. Puis ils l’entraînent vers le roi. Il les suit à contrecoeur, la tête tournée vers les talons.

 

Le roi les rencontre:

 

Avez-vous donc trouvé quelqu’un?

 

Oui, sire6.

 

Le vilain tremblait de peur. Et l’un des messagers raconte d’abord au roi les défauts qu’avait le vilain; comment il était plein de méchanceté, et comment, de quelque chose qu’on le priât, il ne faisait rien, à moins qu’on le le battit bien.

 

Le roi dit:

 

C’est un mauvais mire que celui-ci, jamais je n’en ai entendu parler. Puisque c’est ainsi, qu’on le batte bien.

 

Je suis tout prêt, dit un sergent7.

 

Que je lui paie d’abord ses droits. Ecoutez, maître8, je vais faire venir ma fille qui a grand besoin d’être guérie.

 

Le vilain se mit à crier miséricorde:

 

Sire, par le Dieu qui jamais ne mentit, je vous le dis, je ne sais rien de la médecine!

 

Vraiment, voilà une nouvelle bien étonnante!…Qu’on me le batte!…

 

Les sergents s’en acquittèrent fort volontiers. Quand le vilain sentit les coups, il se trouva bien fou:

 

Grâce, je vous la guérirai sans délai!

 

La jeune fille était dans la salle, toute blême et pâle. Le vilain se demanda comment il pourrait bien la guérir; car il voyait qu’il fallait la guérir ou mourir. Alors, s’il veut la guérir et la sauver, il se dit qu’il faut faire quelque chose qui la fasse rire pour que l’arête sorte du gosier, car l’arête n’avait point pénétré dans le corps.

 

(Le vilain fait des contorsions, des grimaces bouffonnes et grotesques. La jeune fille éclate de rire, l’arête lui jaillit du gosier.)

 

Le vilain saisit l’arête et sort en courant de la chambre. Il court vers le roi et lui crie:

 

Sire, votre fille est guérie, voici l’arête, Dieu merci!

 

Le roi en est tout réjoui. Il dit au vilain:

 

Sachez bien que je vous aime plus qu’homme au monde. Je vais vous faire don de beaux vêtements.

 

Merci, sire, je n’en veux pas; je ne peux pas rester ici. Il me faut retourner chez moi.

 

Non, tu n’en feras rien, mais tu seras mon maître et mon ami.

 

Merci, sire, par saint Germain! Je n’ai pas de pain chez moi; on devait charger au moulin, quand je partis hier matin.

 

Le roi appela deux serviteurs:

 

Battez-le moi, il restera.

 

Et les sergents se jettent aussitôt sur lui et le bourrent de coups. Quand le vilain sent une volée de coups s’abattre sur ses bras, sur ses jambes, sur son dos, il se met à crier grâce:

 

Je resterai, laissez-moi en paix!

 

Le vilain demeure donc à la cour: on le tond, on le rase, on le revêt d’une robe9 d’écarlate10. Il se sent pris au piège. Les malades du pays – plus de quatre-vingts, dit-on – viennent trouver le roi. Le roi appelle le vilain:

 

Écoutez, maître, voyez ces gens. Guérissez-les moi bien vite!

 

Grâce, sire, il y en a trop: je ne pourrai en venir à bout, je ne pourrai les guérir tous!

 

Le roi appela deux valets; chacun prit un bâton car ils savaient bien pourquoi le roi les appelait. Le vilain commence à trembler. Il se met à crier:

 

Grâce! Grâce! je les guérirai sans délai!

 

Le vilain demande des bûches: on lui en apporte une quantité et l’on fait flamber un beau feux dans la salle: lui-même s’est occupé à la préparer. Il fait rassembler là les malades, puis il dit au roi:

 

Sortez, sire, avec tous ceux qui n’ont aucun mal.

 

Le roi sortit tout bonnement de la salle avec ses gens. Le vilain dit alors aux malades:

 

Seigneurs11, par le Dieu qui me créa, écoutez-moi. Vous choisirez le plus malade d’entre vous et je le brûlerai dans ce feu. Je prendrai ses cendres et tous ceux qui en auront goûté seront aussitôt guéris.

 

Les malades se regardent les uns les autres: mais il n’y eut bossu ni enflé qui, pour la Normandie tout entière, eût avoué qu’il était le plus malade. Le vilain s’adresse au premier d’entre eux:

 

Tu me parais bien faible. Tu es le plus atteint de tous, je crois.

 

Miséricorde, sire! Je suis très bien portant. je ne me suis jamais senti mieux. Le mal que j’ai eu si longtemps vient de se passer. Je dis la vérité, soyez-en sûr!

 

Va-t’en donc! Que viens-tu faire ici?

 

L’autre eut vite fait de prendre la porte. Le roi, en le voyant sortir, lui demande:

 

Es-tu guéri?

 

Oui, sire, par la grâce de Dieu! Et plus sain qu’une pomme. Votre mire est bien savant homme!

 

Qu’ajouterai-je? Il n’y eut petit ni grand qui, pour rien au monde, consentit à se laisser mettre dans le feu. Et tous s’en allèrent, les uns après les autres, se déclarant tous guéris. Quand le roi les vit, il en fut transporté de joie. Il dit au vilain:

 

Je suis émerveillé, beau maître, de la rapidité avec laquelle vous les avez guéris!

 

Sire, je les ai charmés. Je possède un charme12 qui vaut mieux que gingembre et séné.

 

Eh! bien, vous retournerez chez vous quand vous voudrez, et vous aurez, de mes deniers13, palefrois et bons destriers14. Quand je vous manderai, vous ferez selon mon bon plaisir. Et vous serez mon doux et cher ami, plus qu’aucun des habitants de mon palais. Ne soyez plus ébahi et ne vous faites plus outrager: c’est grande honte de vous frapper.

 

Merci, sire, je suis votre homme, soir et matin. Je le serai toute ma vie sans que le repentir m’en vienne.

 

Il prit congé du roi et revint tout joyeux chez lui. Jamais on ne vit plus riche manant15. Il ne retourna plus à sa charrue et ne battit plus sa femme, mais l’aima et la chérit.

 

Ainsi donc arriva la chose, tout comme je l’ai conté: en dépit du manque de science, sa ruse et sa femme firent du vilain un médecin.

 

1) Cheval de trait, ou de charge.
2) Qui a les manières et le langage raffinés des cours royales ou seigneuriales.
3) L’ennemi par excellence, le diable.
4) Cheval de promenade ou de parade.
5) Titre de politesse, un mari à sa femme ou un fils à sa mère: dame mère.
6) Titre dont on salue un chevalier, un bourgeois, un père.
7) Homme d’armes.
8) Terme de politesse dont on salue aussi bien le drapier qui a terminé son apprentissage que l’étudiant en théologie qui a obtenu sa licence d’enseignement.
9) Vêtement ample, souvent fourré, qui descend assez bas et se porte sous un manteau sans manche attaché au cou par une agrafe.
10) Nom d’étoffe en drap de couleur rouge vif.
11) Titre dont on salue des personnes de condition égale ou inférieure. Le titre de Monseigneur ou Messire est affecté aux chevaliers, surtout quand on les nomme à la troisième personne.
12) Formule magique qui peut être versifiée ou chantée; latin: carmen.
13) La plus petite pièce de monnaie, latin denarius, un sou vaut douze deniers.
14) Cheval de bataille.
15) Paysan qui reste attaché à sa terre.

 





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