Le loup-garou

Le loup-garou de Pamphile Lemay. Illustration par Henri Julien, 1907

Le loup-garou de Pamphile Lemay. Illustration par Henri Julien, 1907

Le loup-garou

 

Si je mens, c’est d’après Geneviève Jambette.

Il y a « beau temps passé » depuis qu’elle nous faisait ses récits de loups-garous, de feux follets et de chasse-galerie. J’allais alors à « l’école de l’église », et je n’étais qu’un gamin espiègle qui faisait des niches à la destinée. J’étais à l’entrée de l’existence, et je regardais la vie par le gros bout de la lunette. Elle se perdait dans un lointain mystérieux. Ô la douce illusion !

Je n’ai fait qu’un pas de l’enfance au vieil âge. Le temps d’espérer en vain, d’aimer en fou, de rêver en poète, de souffrir en martyr, et c’est déjà la vieillesse. Puis, c’est tout. Mais il ne faut pas que je m’oublie à parler de moi : c’est du loup-garou à Geneviève Jambette que je dois vous entretenir aujourd’hui.

Pauvre Geneviève, elle était vieille déjà quand elle nous racontait ses histoires si vraies !

– Satanpiette ! disait-elle, c’est la pure vérité. Demandez à Firmin.

Firmin, c’était son frère.

Geneviève demeurait à deux lieues de l’église, et pour ne pas manquer la messe elle arrivait la veille des fêtes et des dimanches. Combien, dans nos campagnes brûlantes de foi, font ainsi de nos jours ? Pourtant nos maisons hospitalières s’ouvrent encore avec plaisir pour les recevoir.

Elle descendait de préférence chez le père Amable Beaudet, où je l’ai bien des fois écoutée. Depuis longtemps la vieille conteuse naïve n’est plus ; bien peu s’en souviennent aujourd’hui. La postérité, pour elle, n’existe pas, car dans son amour de la vertu, elle aurait pu dire comme la Vierge à l’ange : « Quomodo fiet istud quoniam virum non cognosco ? 1»

Et ceux qui n’ont pas d’enfants meurent plus profondément que les autres.

– Le loup-garou ! le loup-garou ! me demandez-vous.

Franchement, je ne sais pas trop si je vais me rappeler la chose. Ha ! bon ! Geneviève commençait ainsi :

– Mes petits enfants, il faut aller à confesse et faire ses pâques. Celui qui est sept ans sans faire ses pâques « court » le loup-garou.
– Mais est-ce qu’il y a des chrétiens qui restent sept ans sans communier à Pâques ? disions-nous étonnés.
– Oui, il y en malheureusement. Ils sont rares, mais il y en a. Et si le monde continue comme il est parti, dans cinquante ans, ça ne sera pas drôle. On ne rencontrera que des loups-garous, la nuit.
– Est-ce que c’est malin, un loup-garou ?

C’est ce pauvre Hubert Beaudet qui demandait cela d’un ton gouailleur. Et la vieille répondait :

– C’est effrayant. Ça ressemble à un autre loup, mais ce n’est pas pareil. Les yeux sont comme des charbons ardents, les poils sont raides, les oreilles se dressent comme des cornes, la queue est longue. Ils rôdent, cherchant qui les délivrera.
– Les délivrer ? Comment ?
– Il faut leur tirer du sang. Une goutte suffirait.
– Et si on tuait le loup-garou ?
– On tuerait un chrétien.
– Pendant le jour, où se cachent-ils, les loups-garous ? fit Élisée, le frère d’Hubert.
– Le jour, ils reprennent leur forme humaine. On ne les distingue point des autres hommes. Au premier coup de minuit la métamorphose se fait, et elle dure jusqu’à la première lueur de la « barre » du jour.

Ici, la conteuse crédule toussait, reniflait une prise, dépliait son mouchoir de poche à grands carreaux, et nous enveloppait d’un regard vainqueur. Puis elle reprenait sur un ton confidentiel :

– Firmin, mon frère, en a délivré un. Il y a plusieurs années de cela. Il a failli perdre connaissance. Il ne s’y attendait pas, et il croyait avoir devant lui un vrai loup des bois qui voulait le dévorer.
– Non ! Pas possible ! Vous vous moquez de nous !
– Satanpiette ! c’est la pure vérité. Demandez à Firmin. Vous ne croyez peut-être pas aujourd’hui, car vous êtes jeunes ; vous grandirez et vous comprendrez mieux alors les châtiments du ciel.

Voici donc l’histoire du loup-garou délivré par Firmin, le frère de Geneviève.

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