Le fantôme du puits d’Ariane

Puits d'Amour

Le fantôme du puits d’Ariane

Le 15 février 1831 le peuple de Paris, pris de fièvre émeutière, descendit dans les rues, envahit quelques cours trop nobles à son goût et entre autres palais pilla l’archevêché. Au cours de cette sombre fête de vénérables armoires furent renversées par les fenêtres. Des milliers de feuillets s’éparpillèrent au vent jusqu’à la Seine proche, qui les emporta. La plupart disparurent, et parmi eux des parchemins précieux Quelques-uns, échoués au hasard des berges, furent recueillis. On découvrit ainsi, consignée sur trois pages séparées d’un cahier d’archives secrètes, l’étonnante histoire que voici.

Agnès Hellebic
Agnès Hellebic

Un beau jour de juillet au carrefour d’Ariane, qui était en ce temps-là à l’angle des actuelles rues Pierre-Lescot et de la Grande-Truanderie, une jeune fille nommée Agnès Hellebic se jeta dans un puits par désespoir d’amour. En vérité c’était à tort qu’elle s’était crue abandonnée de l’homme qu’elle aimait. Il est parfois de ces malentendus assassins sur lesquels Dieu même ne peut que pleurer.

Quand l’amoureux apprit la nouvelle, il accourut en grande hâte et chercha partout sa bien-aimée. Les gens du voisinage lui dirent que des archers étaient venus et qu’ils avaient porté son corps, sans la moindre cérémonie funèbre, au charnier des Innocents. Elle avait quitté le monde en état de péché, elle ne méritait donc ni messe ni respect. Le malheureux fiancé, errant parmi les visages consternés, implora longtemps la pitié du Ciel. La nuit venue il divaguait encore, inconsolable, appelant son Agnès au carrefour désert.

Alors il l’aperçut qui venait dans la brume. Son pas semblait à peine effleurer le pavé. Elle était telle qu,il l’avait laissée la veille, avec sur ses épaules le même châle bleu. Un sourire infiniment mélancolique traversa son regard tandis qu’elle lui ouvrait les bras. Il la serra contre lui. Aussitôt l’envahit une torpeur épaisse. Quand il se réveilla, il se vit affalé contre la margelle du puits. Le jour se levait au bout de la ruelle. Il se sentit content, apaisé, sans souci.

Dès lors il ne vécut que pour ces nuits étranges. Car tous les soirs elle revint. Tous les soirs son fiancé l’attendit au carrefour, tous les soirs elle lui apparut au bord des ténèbres, et tous les soirs, à peine leurs mains jointes, le monde autour d’eux s’effaça. Au matin l’homme reprenait vie, l’âme à peine embrumée par une ivresse allègre. Ainsi passèrent huit semaines, jusqu’au triste crépuscule où personne ne vint. Le lendemain soir il attendit encore. Quatorze nuits il espéra, courant aux moindres bruits de l’ombre, puis il finit par se convaincre que le fantôme d’Agnès s’était défait comme une image de songe, et désormais il ne vint plus au carrefour d’Ariane que de temps en temps, sans espoir.

Or, un soir d’orage, comme il allait s’endormir sous les tuiles du toit où il avait son lit, une voix soudaine et péremptoire dans le tréfonds de son esprit lui ordonna d’aller sans retard au rendez-vous nocturne. Moins qu’à demi vêtu il sortit sous la pluie. Il allait retrouver enfin sa bien-aimée, son coeur à chaquepas ne disait que son nom. Il ne vit personne, pourtant, sur le pavé ruisselant. Comme il faisait le tour du puits, il trébucha contre une corbeille d’osier. Il se pencha. Sous un tas de chiffons gigotait un enfant, un nouveau-né pâlot au regard bleu semblable au souvenir d’Agnès.

L’histoire, par malheur, ne finit pas ici. Car qui était, de fait, cet avorton malsain né de père vivant et de mère défunte? Selon l’obscur savoir des prêtres exorcistes, un rebut de l’enfer, un démon, un incube. On le jeta au puits, sans penser un instant qu’il aurait la vie dure. Il eut des rejetons. Il proliféra tant que Jacques de Gondi, évêque de Paris, dut un jour se résoudre à clamer l’anathème au bord de la margelle. Il s’avérait urgent de renvoyer l’incube et sa progéniture à leurs limbes premières. Ils étaient désormais trop nombreux et puissants. Leurs armées faisaient peur. Ils s’était incarnés dans des bêtes immondes: des rats, les fameux rats du ventre de Paris dont la sournoise audace n’a d’égale, ici-bas, que la folie des hommes.

 


Informations complémentaires « Puits d’Amour »

Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Contes et légendes de Paris – Île-de-France