Le chien

Le chien

Un jour apparut chez moi une dame qui portait un chien dans ses bras.

Le chien

Le chien

Personne ne me le guérit! Personne! C’est pourquoi je suis venue vous voir, me dit cette femme bouleversée et pleurant à chaudes larmes.

Le chien avait une grande face douloureuse; c’est que la douleur n’est pas le privilège exclusif de l’homme: l’éléphant et le Macacus maurus versent des larmes, de vraies larmes, et non des larmes inventées par l’imagination des romanciers.

J’étudiai le petit chien; car, ce qu’il y a de plus humain et de plus sage, c’est de ne pas s’offenser quand il n’y a nulle intention blessante. De plus, entre un petit chien et un enfant!…

Le chien me regardait comme les malades regardent toujours le docteur extraordinaire qui doit les sauver, celui auquel ils recourent coûte que coûte et quoi qu’il arrive.

Bien des fois, dans les laboratoires, je leur ai fouillé le cerveau et le fond des entrailles sans que leur coeur s’arrêtât. Toutes les maladies des hommes, je les ai soignées chez les animaux.

Ce chien avait le cancer, et il en était à ses derniers jours. En examinant la peau du chien plus que sa maladie, je me rendis compte que c’était un chien facilement remplaçable. Chien blanc, avec, sur l’oeil gauche, une tache noir comme l’emplâtre d’un malade des yeux.

Madame, ce qu’a votre chien est moins que rien… Ils mentent ceux qui disent qu’il va mourir irrémissiblement dans peu de jours. Votre chien n’a que la mémoire un peu abîmée, il me faut la lui gratter… Il vous oubliera un peu, ne répondra pas à son nom de jadis, mais il vivra. Je lui mettrai un autre nom et je le sauverai. Laissez-le moi.

Merci! Merci! me cria la dame, et elle me laissa le chien sur un fauteuil et, en même temps, cent pesetas sur la table…

C’était une dame avec une grande chaîne-bracelet – avec un espèce de cadenas à la fermeture comme si c’était un collier de chien.-  Une dame avec une queue en dentelles, avec une voilette çà mouches, qui semblaient un essaim de vraies grosses mouches ou d’abeilles acharnées sur son visage; elle disparut lentement avec force de saluts en me disant: Merci! Merci! à chaque marche, vraie scène d’actions de grâces qui ne dut se terminer qu’au moment où elle entra dans sa voiture, une de ces voitures comme on ‘en voit plus guère et pleines d’un silence bleu-marine.

Le chien me regardait depuis le fauteuil avec une tristesse d’homme qui a des angines épouvantables. Pour ne pas perdre de temps, je pris une voiture et je m’en fus à une fourrière chercher un chien identique. Il y était, la tache était presque pareille; il n’avait que la queue un peu plus longue. Je l’achetai à condition qu’on lui coupât douze centimètres de queue et qu’on l’on gardât le chien moribond. Peu de jours après, je rendais à la vieille dame son chien, en souriant de ma tricherie, parce que ce fut là l’unique trait d’humour  de ma carrière. Aura-t-elle été mordue par ce chien voyou qui répondait au doux nom de Nénesse?


El doctor Inverosimil

Anthologie de la Littérature espagnole, G. Boussagol. Delagrave éditeur.

 

hatier-contes-et-legendes

Contes et légendes tirés des littératures étrangères

Contes et légendes tirés des littératures étrangères

Textes choisis et présentés et annotés par Raymond Chavel

A.Hatier, Paris 1959

 

 

 

 

 

 

 



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