Le casseur de pierres

Le casseur de pierres
Le casseur de pierres

 

Le casseur de pierres

 

 

Il y avait une fois, au Japon, un pauvre coolie nommé Mogo. Mogo était un casseur de pierres de son état, c’est-à-dire que, pour gagner sa vie, de l’aube au coucher du soleil, par les pluies, les vents, les neiges d’hiver, ou sous les rayons brûlants du soleil d’été, il cassait des cailloux sur les routes.

Le métier était rude, assurément; cependant, Mogo n’avait pas trop à se plaindre de la destinée: fils, petit-fils et arrière-petit-fils de casseurs de pierres, il n’avait jamais connu de situation meilleure et, par conséquent, n’avait pas à en regretter les douceurs. Jeune, très robuste, trouvant toujours à s’employer, il ignorait le chômage et la maladie, avait quotidiennement en suffisance du riz, nourriture essentielle des Japonais, et pouvait même, presque toujours, y joindre, pour rendre ses repas plus savoureux, du poisson et les fruits de la saison.

Beaucoup de ses camarades, moins favorisés du sort, enviaient sa vigueur, sa santé, sa chance de ne jamais manquer de travail et la hutte bien close que lui avait laissée son père, où il se renfermait le soir pour se reposer et dormir tranquille à l’abri des intempéries, des gens dangereux et des bêtes malfaisantes.

Mais Mogo n’était pas de ceux qui se contentent de ce qu’ils ont. Hanté par des idées de grandeur et de richesse, il aurait voulu naître daïmio et se trouvait très malheureux de son humble condition de coolie; tous les matins et tous les soirs, avant et après le travail, ainsi qu’au repos de midi il fatiguait son mathi de plaintes et de récriminations.

Les mathis étaient des anges gardiens du Japon, des génies tutélaires auxquels le Très-Haut confiait l’âme de chaque Japonais venant au monde, pour la garder, la protéger du berceau à la tombe, la guider vers le bien, la défendre contre le mal et les mauvaises tentations.

Le mathi de Mogo l’aimait si tendrement qu’il alla demander au Seigneur-Dieu le pouvoir d’exaucer tous le vœux de son protégé.

Le lendemain, la journée était chaude et le soleil brûlait; Mogo, cassant des pierres sur la grand-route qui mène de Nagasaki à Yédo, s’arrêta un instant pour essuyer la sueur qui coulait de son front. Comme, ensuite, il regardait la route, appuyé sur sa massette, il vit tout à coup s’élever un grand tourbillon de poussière en même temps qu’il sentit le sol trembler sous ses pieds.

Le tourbillon s’étant rapproché, Mogo put distinguer une troupe de cavaliers superbement vêtus, montés sur de magnifiques chevaux richement caparaçonnés, qui escortaient un palanquin aux rideaux de pourpre à franges d’or, sous lequel s’abritait un daïmo, dont les habits brodés d’or et de pierreries étincelaient au soleil.

Alors, regardant les pauvres hardes dont il était couvert, sa massette tombée à terre, le tas de cailloux qu’il avait à briser, Mogo sentit de nouveau une grande amertume lui remplir l’âme et, rageusement, il commença sa plainte:

O mon mathi, pourquoi ne suis-je pas un daïmo, moi aussi ?

Tu veux être un daïmo? Sois-le ! murmura joyeusement une voix à son oreille.

Et, avant que Mogo, stupéfait, ait eu le temps de comprendre ce qu’avait murmuré la douce voix, il se trouva daïmo…, daïmo de première classe, avec un palais somptueux, une escorte nombreuse de cavaliers aux robes éclatantes, aux beaux chevaux luxueusement harnachés; des habits de soie et d’or, ruisselant de pierres précieuses; des courtisans pour admirer ses moindres gestes, ses moindres paroles; des serviteurs empressés à deviner ses ordres pour les exécuter avant même qu’il eut achevé de les formuler.

Ce qui surtout le flattait, c’était de voir la foule, les coolies, ses anciens camarades, les mendiants et les chemineaux s’écarter respectueusement devant lui et son escorte en se courbant très bas pour saluer. Afin de jouir de ce spectacle enchanteur, Mogo sortait tous les jours.

Or, il arriva, un après-midi de la canicule, que Mogo, parcourant la campagne avec ses cavaliers, dut s’apercevoir que, devant le soleil, un daïmio, si riche qu’il soit, ne compte pas plus que l’humble coolie travaillant sur les routes. Sous le parasol frangé d’or et sous la riche coiffure où brillait une grosse escarboucle, la sueur ruissela sur son front de seigneur autant qu’autrefois sur son front nu et découvert de casseur de pierres.

Ce manquement aux égards qu’il croyait dus à son rang et à sa fortune courrouça d’abord Mogo, puis le fit réfléchir. En réfléchissant, il s’avisa, ce à quoi il n’avait pas encore pensé, que les daïmios ne sont pas les premiers dans le monde; qu’au-dessus d’eux, il y a des princes, des rois, un mikado auxquels ils doivent obéir et céder le pas et, devant cette découverte d’infériorité, toute la joie orgueilleuse de Mogo s’en alla en fumée.

Il pensa ensuite que le soleil est au-dessus des princes, des rois, du mikado, mais qu’au-dessus du soleil il n’y a personne; que nul ne lui commande, ni au firmament où il règne comme roi des astres, les éclipsant tous par sa splendeur, ni sur la terre, que sa lumière et sa chaleur fécondent et qui, sans lui, resterait stérile. Alors, tout de suite, il commença à envier le soleil et bientôt ardemment d’être soleil.

Ah! mon mathi, soupira-t-il avec amertume, pourquoi au lieu de me faire daïmio, ne m’as-tu pas fait soleil?

Tu veux être soleil? Soit-le! dit la voix toujours douce, mais devenue grave et triste.

Et Mogo se trouva soleil!

Il s’enivra de sa gloire d’astre-roi dans le firmament; de sa puissance de dispensateur suprême de la prospérité ou de la misère sur la terre où, à son gré, il mûrit ou brûle les moissons et les fruits; des adorations de certains peuples à genoux devant son éclat et son rayonnement, et auxquels, en retour, il garda toutes ses préférences. Les jours passaient et l’ivresse de Mogo allait croissant, lorsque parut, dans le lointain de l’horizon, un point noir menaçant qui marchait contre le soleil. Grandissant, grossissant, s’épaississant et s’étendant à mesure qu’il avançait, le point noir format bientôt un immense nuage d’ombres couvrant ; peu à peu la voûte céleste et enveloppant le soleil dont il vint effleurer le disque lumineux. Frémissant de colère, Mogo-soleil concentra ses rayons les plus puissants et les lança sur cette masse de ténèbres, se flattant de la dissiper en l’incendiant. Mais les ténèbres ne se laissèrent ni incendier ni dissiper; elles se firent plus noires, et, se resserrant toujours leur cercle autour du roi des astres, commencèrent, malgré sa résistance désespérée, à voiler sa face resplendissante qui, bientôt, disparut complètement sous leurs ondes épaisses; la nuit se fit sur la terre et une tempête terrible éclata.

Mathi! cria Mogo, fou de rage, le nuage est plus fort que le soleil; je veux être le nuage vainqueur du soleil!

Sois-le! dit durement l’Esprit.

Et Mogo devint le nuage recélant les tempêtes et les ouragans.

La pensée que, plus fort que le soleil, aucune puissance dans l’univers ne pourrait surpasser la sienne, lui apporta une nouvelle ivresse. Pour affirmer cette puissance qui l’enflait de vanité, Mogo-nuage se plut à pourchasser le soleil, son successeur, à travers le ciel, afin d’obscurcir et de voiler sa face lumineuse, comme la sienne avait été obscurcie et voilée. Jamais le Japon n’avait eu à enregistrer autant de tempêtes, de cyclones et d’ouragans, ni à déplorer autant de désastres sur terre et sur mer; mais Mogo s’en glorifiait comme d’autant de victoires et de triomphes.

Cependant, du haut du firmament, en planant sur les côtes, Mogo-nuage remarqua tout à coup, dressé au bord de l’océan, comme une sentinelle géante, un immense rocher, large et haut comme une montagne, dont les proportions gigantesques le firent songer. Vieux comme le monde, ce colosse de granit avait traversé les siècles et toutes les révolutions du globe, sans être atteint ni diminué. Invulnérable à l’usure du temps et aux plus terribles bouleversements de la nature, il était demeuré immuable sur sa base massive, regardant la voûte bleue, que sa tête altière touchait presque, et la grande plaine liquide qu’il dominait avec la tranquille majesté de celui qui a tout vu et la calme assurance d’une force dont aucun cataclysme n’avait pu avoir raison.

Cette attitude irrita Mogo, qui voulut y voir une bravade, un insolent défi à son adresse et, pour se débarrasser du rocher dont la grandeur et la force lui donnaient de l’ombrage, en même temps que pour châtier son outrecuidance, il résolut de l’arracher de la côte et de l’engloutir dans les flots. Sous l’effort de la terrible tempête qu’il déchaîna aussitôt, les vagues, soulevées à des hauteurs prodigieuses, furent précipitées contre les flancs et la base du rocher, qu’elles battirent comme de monstrueuses catapultes en s’écrasant sur eux, pendant que le vent d’ouragan, faisant rage autour du géant de la rive, s’efforçait de l’ébranler. Le tempête dura trois jours et, lorsqu’elle s’apaisa, épuisée par sa propre violence, elle fut remplacée par une effrayant cyclone dont le tourbillon furieux étreignit le rocher avec violence et s’acharna contre lui.

Une flotte entière fur dispersée, des navires sombrèrent, des maisons s’effondrèrent, les arbres furent déracinés par centaines; mais, la tourmente passée, le rocher se retrouva intact et immuable au bord de l’océan. Le nuage avec ses tempêtes et ses ouragans avait été vaincu par le rocher.

Mathi! hurla Mogo hors de lui, le rocher est plus fort que le nuage, je veux être le rocher !

Sois-le! gronda l’Esprit.

Et Mogo, devenu le rocher qui brave impunément le temps, le soleil, les ouragans et les cyclones, se demandait qui, maintenant, pourrait l’emporter sur lui. Qui?

Un matin, il s’éveilla sous l’impression d’une piqûre aiguë, puis d’un déchirement comme si une parcelle de sa chair de granit se détachait de lui; il sentit ensuite des coups sourds, pressés, régulièrement espacés, frapper sa base, suivis des mêmes piqûres, des mêmes arrachements, et il semblait que, parcelle par parcelle, il s’émiettait. Les coups continuèrent ainsi que les déchirements, et tout è coup, Mogo se sentit moins solide, presque ébranlé. Alors une grande frayeur le saisit; éperdu de colère et d’effroi, il cria son angoisse.

Mathi! mon mathi! Le rocher est attaqué par quelqu’un plus fort que lui! Je veux être ce quelqu’un!

Sois-le! dit l’Esprit dont la voix se fit ironique.

Et Mogo se retrouva casseur de pierres!


Bibliographie

hatier-contes-et-legendesContes et légendes tirés des littératures étrangères

Textes choisis et présentés et annotés par Raymond Chavel

A.Hatier, Paris 1959