L’affaire de la rue des Marmousets

rue des Marmousets

rue des Marmousets

L’affaire de la rue des Marmousets

Un dimanche de l’an 1360, au carrefour de quatre ruelles dont les lointains se perdaient dans la brume du soir, un cavalier mit pied à terre devant l’hôtellerie Notre-Dame et s’avança vers le seuil en tirant sur ses gants. Le maître des lieux lui vint devant à grand renfort de ronds de jambe et de courbettes excessives.

Monsieur des Essarts! J’espérais, j’espérais, et vous ne veniez pas. Vous voici, grâce à Dieu!

Il n’en dit pas plus long, soupira, les mains croisées sous le menton, extasié comme si lui venait un Roi mage, et courut houspiller sa meute de valets. Monsieur des Essarts fit un geste impatient. Il était fatigué. Il ne désirait rien qu’un repas, une chambre, et les reposantes serviettes d’un maître barbier. Il avait, ce lendemain matin, un rendez-vous d’importance où il ne voulait point paraître broussailleux.

Mais avant tout du solide,sacrebleu, dit-il à voix puissante. J’ai faim!

Il cogna du poing sur la table. Un large sourire illumina la face de son hôte. À son côté parut un marmiton rougeaud portant à bout de bras, comme un saint sacrement, un plat où embaumait un pâté croustillant aux herbes et viandes fines. Monsieur des Essarts, l’oeil luisant, se laissa servir, s’empiffra, se pourlécha et remplit derechef son assiette d’étain en grognant comme un goinfre de réveillon.

Cette merveille est l’oeuvre d’un rôtisseur de la rue des Marmousets, lui dit l’aubergiste. Sa boutique touche à celle du barbier. En allant vous faire raser le menton, passez donc lui rendre visite. Il s’appelle Étienne Robert.

Monsieur des Essarts se leva pesamment de table.Le bonhomme lui trottina derrière.

Soyez prudent, lui dit-il. On assassine beaucoup, ces temps-ci, dans le quartier.

L’autre haussa les épaules et s’éloigna.

 

Le barbierLa rue des Marmousets lui parut sinistre. Elle était sale, tortueuse, et l’on n’y devinait que de rares fantômes dans le brouillard du crépuscule. Sur les pavés mal joints quelques chiens faméliques flairaient l’eau sombre qui dévalait au milieu de la chaussée. Une bougie brûlait derrière le carreau d’une boutique basse ornée d’un ciseau peint ouvert comme une gueule. Des Essarts poussa la porte. Le barbier l’accueillit avec empressement, lui désigna un fauteuil en grimaçant un sourire jaune et se mit à aiguiser son rasoir dans la lueur de la chandelle. Au fonde de la salle un carré de lumière dessinait les contours d’une trappe. « Quelqu’un est à la cave », pensa le gentilhomme. Cela lui parut incongru. Un éclair de lame trancha la pénombre à deux doigts de ses yeux. Il sentit tout à coup le souffle de la mort lui traverser la nuque. D’un bond il se dressa en moulinant des bras. Le barbier, miaulant des blasphèmes, l’agrippa comme un chat d’enfer. Des Essarts le fit culbuter dans un panier de fioles, buta de l’épaule contre la porte, l’enfonça et dévala la ruelle en hurlant à s’en déchirer le gosier. Des volets de lucarnes claquèrent çà et là. Il entendit enfin le lourd galop de bottes. C’était la patrouille du guet.

 

Dans la boutique envahie on ouvrit la trappe. Au fond des marches brillait un vague feu de lanterne. On descendit, l’arme au poing. On découvrit le rôtisseur Étienne Robert, vêtu d’un tablier de boucher, occupé à dépecer en grande hâte le corps du barbier son complice qu’il avait assommé par mégarde, dans le noir. Le fin mot de l’affaire, le voici: les caves des deux boutiques communiquaient. Le barbier fournissait la chair des mal rasés, le maître rôtisseur en faisait des pâtés.

Ce fait divers eut d’imprévisibles conséquences. Il fut établi que les chefs-d’oeuvre d’Étienne Robert nourrissaient tous les jours le couvent du quartier. Du coup,quelques dizaines de moines honteusement grassouillets furent jugés coupables du crime involontaire d’anthropophagie, et condamnés à courir à Rome implorer le pardon du pape. Leur voyage fut bref. En vérité ils ne dépassèrent pas l’actuel carrefour des Gobelins, où le vin trop généreux de l’auberge du Pont-aux-Tripes, au bord de la Bièvre, brisa leur pieux élan. Leur pécule épuisé, ils s’établirent mendiants au village de Saint-Médard. Un jour, dans ce faubourg borgne qu’il traversait sans guère d’escorte, Jean de Meulan, évêque de Paris, tomba dans une embuscade de coupe-jarrets. Il appela à l’aide. Douze moines mendiants accourus au galop lui sauvèrent la vie. Monseigneur de Meulan, pour payer ce fait d’armes, donna licence à ces enfroqués libertaires de vendre sur ces terres tout objet, provision périssable ou précieuse dont personne n’aurait à chercher l’origine. C’est ainsi que naquit le marché Mouffetard.

On murmure qu’à la même occasion les curés de Saint-Médard reçurent, seuls au monde, l’autorisation papale d’absoudre le péché de cannibalisme, crime somme toute véniel au regard des étripages sans fines herbes dont regorge le temps des hommes.


Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Contes et légendes de Paris – Île-de-France

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