La vieille dame du Châtelet

Place du Châtelet vers 1851-Louis-Adolphe Humbert-de-Molard
Place du Châtelet vers 1851-Louis-Adolphe Humbert-de-Molard

La vieille dame du Châtelet

L’aube venait, place du Châtelet. C’était l’heure vide et lasse où Paris se réveille. Un taxi errait seul sur l’asphalte désert. Le long des trottoirs personne, ou presque. Il vit, au coin du quai, une main se lever, une ombre s’avancer au bord de la chaussée. Il vint à sa hauteur. C’était une vieille femme. Son corps semblait perdu dans une robe d’un autre âge. un extravagant chapeau de velours noir trônait sur son chignon. Son visage menu était poudré de blanc sous l’antique voilette. Le chauffeur quitta son siège pour aider l’aïeule à prendre place sur la banquette arrière. Elle s’installa. Dès qu’il eut démarré, elle lui toucha l’épaule et lui tendit un papier, une feuille pliée mille fois dépliée, une ruine, un lambeau. L’homme, d’un oeil, déchiffra ces quelques mots tracés d’une écriture désuète et presque illisible, tant l’encre était pâlie : Conduisez-moi au haut de la rue de la Roquette. Merci.

 

Muette, se dit-il. Elle est muette et seule. Où sont donc ses enfants? Il se sentit soudain malheureux. Il aurait eu plaisir à circuler dans ce désert nocturne s’il n’avait pas été aussi las. Une odeur de moisi envahit la voiture. L’haleine de la nuit, pensa-t-il vaguement. Le jour était proche. Il croyait tout savoir de cette heure encore sombre où les fenêtre s’allument. Il n’avait jamais remarqué ce parfum âcre et lourd de la terre remuée. Il toussota, frileux, remua les épaules.

 

En haut de la rue de la Roquette il se rangea le long du trottoir et descendit pour aider sa passagère à sortir. Il ouvrit la portière. Il n’y avait personne sur la banquette.

Bon sang, dit-il, le coeur soudain tonnant.

Louis d'orLa moleskine noire était encore creusée par une indiscutable présence. Quelque chose brillait, là, sur le siège. L’homme se pencha. C’était une pièce de monnaie. Il s’éloigna, l’examina dans la lueur d’un réverbère. Il la frotta entre ses doigts. C’était un louis d’or, aussi luisant et neuf qu’une lune à son plein. Il traversa la rue en hâte, chercha sa passagère. Il devait lui rendre sa monnaie, la course ne valait pas ce prix.

Entrée du Cimetière du Père-LachaiseLes façades, alentour, sortirent de la nuit. L’homme tournant partout la tête, découvrit tout à coup qu’il était devant l’entrée principale du cimetière du Père-Lachaise. Un relent de terre remuée montait du vieux jardin des morts. Au loin, sur le gravier, crissait le pas léger d’une vieille dame fantôme qui rentrait à la maison.

 

 


Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Contes et légendes de Paris – Île-de-France