La tête et la queue

La tête et la queue

La tête et la queue
La tête et la queue

La tête et la queue

Autrefois, il y avait un grand serpent aux belles écailles bleutées qui aurait passé sa vie d’une façon très agréable, c’est-à-dire à dormir après avoir mangé, et à manger après avoir dormi, si sa tête et sa queue avaient bien voulu lui laisser la paix.

Mais il n’y avait pas moyen d’obtenir que ces deux parties de son corps fussent d’accord un seul instant. C’étaient des récriminations à n’en plus finir et d’innombrables réclamations.

C’est moi qui suis la partie la plus indispensable du serpent, disait la tête en se dressant avec orgueil et en sortant sa langue fourchue. S’il n’y avait pas ma gueule pour avaler les proies, je me demande comment vous vous nourririez, pauvre queue? Vous devriez réfléchir à cela, avant de faire l’importante. A quoi vous sert de vous agiter, de fouetter les branches des arbres? Si je le voulais, vous en arriveriez vite à mourir d’inanition!

Bon, comme si vous étiez aussi utile que moi! faisait la queue en se tortillant d’indignation. Mais si je n’étais pas là à contracter mes anneaux, à leur donner une vélocité pareille à celle que pourraient fournir autant de pattes, vous pourriez en effet revendiquer la prépondérance dans le corps du serpent. Tandis que je suis indispensable. Non seulement j’apporte le mouvement dans cet organisme, mais ces proies que vous avalez, qui vous les prépare, sinon moi? Qui vous les écrase, les presse, en fait ce cordon de bouillie qui est votre nourriture? Moi. Vous êtes une ingrate de vouloir me donner la seconde place au point de vue de l’importance, et je ne sais ce qui me retient de vous prouver que c’est moi qui n’ai pas besoin de vous!

Chaque heure ramenait des discussions semblables et il aurait fait si bon goûter tranquillement le soleil, la fraîcheur des arbres et le parfum des herbes! Mais les serpents ne sont pas plus raisonnables que les hommes.

Or, un jour que la tête s’était montrée particulièrement arrogante, clamant bien haut son droit à marcher partout et toujours la première et son titre de guide entier, la queue prit une résolution.

Écoutez, dit-elle à la tête, puisque vous vous prétendez souveraine indispensable et que vous assurez pouvoir vous passer de moi avec facilité, nous allons essayer de vivre comme vous voulez. Puisque je ne suis utile à rien, je vais me mettre autour de cet arbre et vous n’entendrez plus parler de moi.

C’est tout ce que je demande, cria la tête dont les yeux flambèrent de joie. Tenez-vous tranquille et laissez-moi diriger la vie du serpent, sans m’importuner davantage.

La queue, sans plus répliquer, s’enroula aussitôt autour du tronc d’arbre, et si adroitement qu’on aurait confondu l’écorce du bois et les écailles de la peau.

Pendant ce temps, la tête tournait tout autour d’elle des regards satisfaits. Cela alla bien durant les premières heures: la tête exultait et ne cessait de remuer à droite et à gauche, ouvrant de temps en temps sa gueule toute grande pour rire de l’humiliation de la queue.

Mais à la fin du jour, quand le soleil en déclinant vint tirer les animaux de leurs tanières et les inviter à la chasse, la tête se dit qu’une fine gazelle ou un gros lièvre ferait un dîner souhaitable.

Justement un chevreuil bondissait à un mètre de là. Il était de bonne taille, et à la façon dont il broutait les feuilles de l’arbre, on sentait qu’il ne savait pas l’ennemi si près. Quel régal! La tête s’allongea d’un brusque mouvement, dardant sur le léger quadrupède son regard étincelant et magnétique. Habituellement, un silencieux déroulement des anneaux, glissant le long de l’arbre suffisait à saisir la proie, si agile qu’elle fût. Mais là, l’élan de la tête ne fut pas suivi par le reste du corps, et la queue resta serrée autour du tronc, comme si elle avait fait partie de lui depuis des siècles.

Déroulez-vous un peu! cria la tête avec dépit (car le chevreuil venait de s’enfuir de toute la vitesse de ses jambes) ou j’aurai de la difficulté à attraper notre dîner. Gare! Voici un singe. En avant!

La queue resta immobile, et encore une fois, le mouvement de la tête n’eut d’autre résultat que de faire fuir la proie convoitée.

C’est trop fort, s’écria la tête. Par votre faute, nous manquons un fin morceau. Un singe en marmelade, c’est délicieux. Et voilà que votre sottise m’enlève un régal servie, si je puis dire, à point.

La nuit tombait rapidement, bientôt tous les animaux auraient regagné leur abri, il ne resterait plus dehors que les fauves qu’il n’était pas toujours prudent d’attaquer. Et il faudrait jeûner toute la nuit et peut-être toute la journée du lendemain, le crépuscule était le seul bon moment pour la chasse.

Mais les reproches de la tête n’éveillèrent aucune réponse. La queue, sans un tressaillement, resta roulée autour de l’arbre, tout comme si elle eût été privée de vie.

La tête comprit ce muet langage: la queue se désintéressait de la vie du serpent, ainsi qu’elle en avait pris la résolution. Rien ne pourrait convaincre cette entêtée. Et la tête, elle aussi, bien qu’à regret, imita ce silence et cette immobilité. La nuit se passa donc sans dîner et aussi la journée suivante. Au crépuscule, quand le gibier commença à passer auprès de l’arbre, ce furent pour la tête de durs moments à supporter.

Elle ordonna, menaça, injuria. Rien n’y fit. La queue était insensible. Elle ne remua même pas quand la tête avec des larmes, la supplia d’atteindre une souris qui, assise sur un noeud d’une branche, lissait ses moustaches avec effronterie.

Une souris, une simple souris! se lamentait la tête. Ne pas pouvoir l’attraper et la gober comme une mouche! Elle se moque de moi! Elle sent bien que je ne puis rien contre elle. Recevoir cet affront d’une trotte-menu! Suprême déchéance.

La seconde nuit s’écoula aussi tristement pour la tête. Il semblait que la queue n’allait jamais plus bouger, et quand l’après-midi du troisième jour l’eut laissée non moins immobile que les précédentes, la tête s’avoua vaincue.

Je reconnais, dit-elle à la queue avec humilité, que je ne puis rien sans vous. Et je suis toute prête, si vous avez la bonté de vous dérouler légèrement pour que je puisse m’emparer de ce hérisson – le hérisson n’est pas agréable à avaler à cause de ses piquants, mais cela vaut mieux que rien – je suis prête, vous dis-je, à vous reconnaître toute la supériorité que vous voudrez.

Donc, demanda la queue avant de remuer, il est bien entendu que je suis la plus importante partie du corps du serpent?

Oui, oui, cent fois oui, mais permettez-moi d’attraper ce hérisson.

Et je marcherai la première désormais? fit la queue dont la victoire enflait démesurément l’orgueil.

Tant que vous voudrez! admit la tête qui bavait de faim. Mais donnez-moi mon hérisson, je vous en conjure!

Allons, prenez-le et grand bien vous fasse! dit la queue en contractant ses anneaux. J’espère que vous êtes suffisamment punie de votre vanité et que nous allons pouvoir vivre en repos guidées par ma sagesse. Prenez donc encore ce jeune chacal qui passe là, à portée. Et régalez-vous. Ah! si vous m’aviez écoutée, vous seriez grasse et belle, tandis que votre peau colle littéralement à vos os. Il est temps que le régime change.

Voici le dernier morceau avalé! fit la tête d’un ton humble, et je crois que nous ne trouverons plus rien ce soir.

C’est de votre faute, vous n’aviez qu’à reconnaître plus tôt votre infériorité. D’ailleurs, il est nécessaire de changer d’embuscade. Suivez-moi, je vous montre le chemin.

Et la queue, se tortillant sur le sol, commença à avancer entre les arbres de la forêt; la tête suivait le mouvement les yeux clos de fatigue et d’humilité.

Peut-être les deux disputeuses seraient-elles arrivées à bon port, si les lois de Bouddha n’avaient pas régi toute matière, punissant les uns, récompensant les autres, veillant en toutes choses au suprême équilibre.

Sur la route du serpent que sa queue, guide aveugle, menait à l’aventure, le Destin plaça un précipice où l’incendie tordait ses flammes. Et ce fut fini de la tête et de la queue.

Contes et légendes de Chine (par Gisèle Vallerey, Nathan éd.).

 


Autre version:

Un jour la tête et la queue d’un serpent se disputaient ensemble.
La tête dit à la queue
Je dois être la première.
La queue dit à la tête
C’est moi qui dois être la première
La tête dit
J’ai des oreilles et je puis entendre, j’ai des yeux et je puis voir, j’ai une bouche et je puis manger. Dans la marche je vais en avant. Vous n’avez aucun de ces avantages. Voilà pourquoi je dois être la première.
La queue dit
C’est moi qui vous fais marcher sans moi vous ne pourriez faire un pas. Si je ne marchais point si je m’enroulais trois fois autour d’un arbre et que je ne le quittasse point pendant trois jours vous ne pourriez chercher votre nourriture et vous ne tarderiez pas à mourir de faim.
La tête dit à la queue
Vous pouvez me laisser je vous permets d être la première. En entendant ces mots la queue l’abandonna. La tête parla de nouveau à la queue et lui dit
Maintenant que vous êtes la première, je vous permets de marcher en avant.
La queue se plaça donc en avant mais à peine avait elle fait quelques pas qu’elle tomba dans une fosse profonde et y périt.

Extrait de l’ouvrage intitulé Fa-youen-tchou-lin, livre LXXVIII


Bibliographie

hatier-contes-et-legendes
Contes et légendes tirés des littératures étrangères

Contes et légendes tirés des littératures étrangères

Textes choisis et présentés et annotés par Raymond Chavel

A.Hatier, Paris 1959

contes-et-apologues-indiens

Contes et apologues indiens

 

 

 

 

 

 



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