Baie des trépassés

La procession des trépassés

Baie des trépassés
Baie des trépassés

La procession des trépassés

Ha ni zo chomet en dour yen

Heb kaout linsel, arched na men

 

Comment revenez-vous si tard Ban, Sun ! Je me sui fait si mal au coeur à vous attendre que je ne trouvais plus mes prières. Tous les autres bateaux sont rentrés hier soir et voici que le soleil est levé.

Taisez-vous femme. Cette nuit nous avons perdu Herri, le mousse. Il faut que je porte la nouvelle à sa mère.

Elle sait déjà. Après dix heures je suis allée la voir, pour marier nos deux peurs. Elle était étendue sur son lit, avec le visage de la mort. Par trois fois elle avait entendu un bruit de rames dans le port et, quand elle est sortie, il n’y avait sur l’eau ni barque ni rameur. C’était l’intersigne. Peu après, l’oiseau mesgoul est venu frapper de l’aile à sa vitre.

Dieux pardonne aux anaon. C’est vers dix heures que c’est arrivé. Il souquait avec nous sur le pont et, tout à coup, sa place a été vide. L’enveloppe de son coeur était trop tendre. Il n’a pas tenu.

La vague était-elle si dure, et si fort le vent?

Non, seulement de la brume. Nous étions sur les lieux de pêche quand nous avons été pris dans la procession des trépassés de la mer. Ce furent d’abord, des appels qui se répondaient au loin,sur la côte. Et, soudain, notre bout-dehors plonge, comme s’il était tiré par un grand poids. Je veux aller voir. Mais alors, c’est tout le bateau qui s’enfonce doucement, et il n’y a pas un pouce d’eau dans la cale, je sais bien. Une grande plainte s’élève autour de nous. Deux mains ruisselantes et décharnées saisissent le bordage, puis quatre et six, puis une foule de mains. Il y en a d’autres, par milliers, qui se dressent autour de nous, sur la mer. Et toujours ces gémissements à vous rompre les genoux. Mes hommes se serrent autour du mât. De ma plus forte voix je crie: Que voulez-vous? Des messes et des prières? Vous en aurez, mais éloignez-vous des vivants! Il n’y a pas de réponse. Nous sommes immobiles, comme ensablés dans les morts. Je ne peux pas mettre à la rame, à cause de toutes ces mains serrées sur le plat-bord. Avec bien de la peine, je hisse une voile pour nous dégager au vent. Le bateau frémit, commence à creuser sa route. L’une après l’autre, les mains lâchent, pendant que le murmure devient clameur. Une fois libérés, nous tirons les rames pour nous éloigner plus vite. Horrible à dire! À peine plongées dans l’eau, les pales se prennent dans quelque chose qui résiste, comme un épais goémon d’épave. Ce sont des masses de chevelures de femmes nouées dont les corps livides dérivent à tribord et à bâbord. La rame d’Herri glisse à l’eau, et lui avec. Personne n’a rien vu. Nous n’avions plus d’yeux ni d’oreilles.

Et le corps du petit? Que va-t-on faire pour lui?

Nous mettrons à la mer un cierge fixé à un pain de seigle, selon la coutume des vieux. Il nous conduira au cadavre, s’il flotte en surface. Sinon, il faudra guetter à la baie des Trépassés, à l’enfer de Plogoff ou à la grotte de Morgat. Mais il n’est pas possible d’aller voir dans la grotte avant les huit jours de pénitence, sous peine de mort violente.

Dieu pardonne aux âmes!

 


Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Légendes de la mer Pierre Jakez Helias Éditions Jos Le Doaré
Contes et légendes de Bretagne

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