La magicienne des Glénans

Houarn Pogam, de Lannilis en Léon, aimait Bella Postic, sa cousine à la mode de Bretagne. Mais ils ne pouvaient se marier, les deux pauvres chers, faute d’avoir assez d’argent pour acheter une petite vache et un pourceau maigre, le moindre bien, comme on sait, pour se mettre en ménage, quand on est Breton de bonne souche.

Bella, ma douce, je vais aller au loin chercher ce qui nous manque. Attendez-moi jusqu’au chant du coucou.

Allez à la grâce de Dieu, Houarn Pogam. Je vous attendrai jusqu’au chant des Trépassés. Mais prenez ces objets de mon héritage: ceci est le couteau de saint Corentin qui vous sauvera des enchantements mauvais. Et ceci est la cloche de saint Kodélok qui me fera connaître vos dangers où que vous soyez. Je garde le bâton de saint Vouga pour me conduire vers vous, à votre désir.

Couteau en poche, clochette au cou, Houarn Pogam est parti. À Pont-Aven, il entend conter merveilles d’une fée qui a son manoir sous un étang du Lok, la plus grande île des Glénans. Elle est plus riche, dit-on, que tous les rois de la terre. Ses pourvoyeurs sont les juments de pierre à l’échine aiguë qui bavent autour de l’archipel et ne se plaisent pas seulement à des jeux d’écume. Elles savent aussi naufrager les navires dont les richesses parviennent au palais de la fée par un courant magique. Mais de tous les aventureux qui ont fait voile vers le mirage du Lok, spécialement un procureur, un tailleur, un meunier et un chantre du pays, aucun n’est revenu pour dire quoi ni comment.

 

Houarn Pogam s’y rend sans crainte, trouve les voies et les passages qui mènent au palais de cristal chantan. Au-devant de lui s’avance la fée, onduleuse comme une vague de haute mer:

Bel étranger, qui êtes-vous?

Je suis Houarn Pogam de Lannilis. Il me faut une petite vache et un pourceau maigre, quelque prix que j’y mette.

N’en ayez plus souci. Je suis la veuve du Kornandon et je vous trouve à mon gré. Voulez-vous être mon époux?

Dame, répond-il, vous n’êtes pas de celles qu’on refuse.

 

Sans plus attendre, la fée se met à préparer le festin des accordailles. Dans son vivier, elle prend quatre poissons qu’elle jette dans la friture. À peine y sont-ils qu’on les entend se plaindre à voix humaine. Mais elle chante si haut qu’il est impossible à Houarn de savoir ce qu’ils disent. Quand la table est dressée, il tire le couteau de saint Corentin et en touche le plat d’or où sont couchés les quatre poissons. Merveille! Ils se dressent en pied comme de petits hommes, un procureur, un tailleur, un meunier et un chantre.

Houarn Pogam, sauve nos âmes ou perds la tienne!

La magicienne se met à rire et attrape le gars dans un filet d’acier. Houarn devient grenouille verte et plonge au vivier avec les autres, tout frits qu’ils sont. C’est alors qu’à son cou, la cloche de saint Kodélok tinte le glas, tinte le glas sans fin ni cesse, tinte le glas…

 

À Lannilis, Bella Postic est à traire les vaches en gros tablier quand lui parvient le son de la cloche. Elle court mettre son grand habit de messe, prend sa croix d’or, se chausse de cuir. Dans sa main, le bâton du bon saint Vouga devient d’abord un bidet rouge du Léon, plus rapide que la paille au vent, puis un grand oiseau de mer qui l’emporte au sommet d’un roc de l’Arré. Là, un petit être tout noir et tout ridé, accroupi dans un nid de terre à potier, couve gravement six cailloux:

Que fais-tu là, Kornandon?

La fée du Lok, ma propre femme, m’a condamné à couver ces oeufs de pierre. Je serai délivré quand ils seront éclos.

Vit-on jamais éclore des oeufs sans blanc ni jaune! C’est un mauvais tour qu’elle t’a fait.

À toi aussi, Bella Postic. Ton fiancé Houarn est une grenouille verte dans son vivier.

Dis-tu vrai, petit homme? Hélas, comment faire?

Il faut aller la voir, sous les traits d’un beau jeune garçon, et lui enlever le filet d’acier qu’elle porte à la ceinture. Et puis tu la prendras dedans. Alors, je serai libre, et Houarn aussi, et beaucoup d’autres.

Mais comment trouver un habit de garçon?

Regarde. Que ces quatre cheveux deviennent quatre tailleurs, le premier avec ses ciseaux, le second avec son aiguille, le troisième avec son fer et le dernier avec un chou. Deux feuilles de chou pour les culottes, une feuille pour l’habit, un autre pour le gilet, le trognon fera les souliers et le coeur donnera chapeau. Velours vert et satin blanc C’est fait. Va!



D’un seul coup d’aile, l’oiseau de saint Vouga est à l’île de Lok et redevient bâton. Bella se présente au manoir. Jamais la fée n’avait vu jeune homme de si mignonne apparence. Elle pense qu’elle va l’aimer plus de trois fois trois jours. Devant le grand vivier, Bella est si émue qu’elle en devient plus belle encore.

Jeune garçon, il faut m’épouser sur l’heure.

Dame, je le veux bien, si vous me laissez pêcher un de ces poissons avec la filet qui pend à votre ceinture.

Vous êtes encore un enfant, je ne saurais vous faire la moindre peine. Voyons si vous prendres le procureur, le tailleur, le meunier, le chantre ou le…

C’est le démon que je prendrai!

Vite, Bella Postic coiffe la magicienne de son filet. À l’instant même, de la créature illusoire, il ne reste qu’une étoile de mer, qui est la forme éternelle des mauvaises fées, quand les bonnes deviennent étoiles du ciel par la grâce de Dieu.

Du couteau de saint Corentin, demeuré sur la table, Bella touche la grenouille et Houarn est devant elle, touche les  poissons l’un après l’autre et ils reprennent figure d’hommes. Là-dessus, revient le Kornandon, dans son nd de terre, traîné par six mouches de chêne, écloses des six cailloux. Il ouvre les coffres de la fée. Houarn emplit d’or et de perles ses larges braies léonardes. Et le bâton de saint Vouga devient carrosse pour le retour.

Il y eut belle noce à Lannilis, où les trésors de la mer firent fortune paysanne. Mais, aux îles Glénans, on trouve désormais moins de perles que de berniques et plus d’ormeaux que de pièces d’or.

 


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