Le joyeux lutin Nicole

De Saint-Quay à Saint-Briac, le domaine du joyeux lutin Nicole
De Saint-Quay à Saint-Briac, le domaine du joyeux lutin Nicole

 

Le joyeux lutin Nicole

 

De Saint-Quay à Saint-Briac s’étendait autrefois le domaine de Nicole, un lutin farceur qui empruntait la forme d’un marsouin et prenait plaisir à faire enrager les pêcheurs. On l’appelait de ce nom en souvenir d’un garde-pêche très sévère dont certains prétendaient que l’âme était passée dans le corps du marsouin. Tous les gens de mer s’en méfiaient, car ses mauvais tours leur causaient parfois de grands dommages et les mettaient même en péril de leur vie.

Nicole venait s’ébattre et dispersait les bancs de poissons. Il se laissait prendre dans les filets au milieu des brèmes dorées et il s’évadait en faisant de larges trouées dans les mailles. Il jouait à faire, dans les filins et les amarres, des noeuds comme savent en nouer les vieux marins et eux seuls. Ses nageoires étaient des mains. Souvent, il soulevait les ancres et les grappins, faisait sortir à la dérive les bateaux à huîtres, pendant que les canots draguaient sur les bancs. On avait beau lui tirer des balles, il avait la peau trop dure. Il se levait sur sa queue et se mettait à rire. Peut-être même parlait-il avec l’accent de Louis-Philippe, qui était notre roi de ce temps.

Il lui est arrivé de saisir une ancre et de tirer le bateau dans son sillage pour l’amener au sec ou le jeter sur les rochers. D’autres fois, il l’entraînait au large. Les marins du bord s’agrippaient à l’aussière pour essayer de contrarier ses efforts. Soudain, au moment où ils hâlaient de franc coeur, Nicole larguait tout. L’équipage allait tomber pêle-mêle au fond du bateau. A ce jeu-là, plus d’un pêcheur prit un tour de rein.

Nicole en fit tant que les pauvres marins s’en furent trouver le recteur de Saint-Cast et le prièrent d’exorciser le mauvais esprit. Le recteur prit son étole, se munit d’eau bénite, monta sur un bateau qui mit à la voile et vint s’ancrer auprès des Ebihens. Deux hommes descendirent dans un canot avec le prêtre. Nicole apparut peu après et, d’un violent coup de queue, fit chavirer le canot. Mais le recteur parvint à saisir une nageoire, se mit à califourchon sur la bête, lui passa l’étole et l’aspergea d’eau bénite. Le marsouin dut demander grâce. Il siffla son intendant, un petit nain qui sortit de l’eau et remit au prêtre un parchemin sous-seing par lequel Nicole s’engageait à laisser en paix les paroissiens de Saint-Cast. On ne le vit plus jamais dans les parages.

Il faut bien dire que, s’il y était venu, c’était par la faute des pêcheurs eux-mêmes. Nicole apparut pour la première fois, dit la légende, un jour de la fête de l’Ascension, alors que les bateaux, bravant les fulminations du recteur, étaient allés relever les filets sur le banc de la Horaine. Et certains ajoutent qu’il était lui-même un homme maudit et métamorphosé pour être allé à la pêche un dimanche carillonné.

Au reste, il n,était pas toujours mauvais. Il avait seulement ses humeurs. Ainsi, il se tenait tranquille au moment de la pêche aux maquereaux, personne n’a jamais su pourquoi. On l’a vu aussi ramener des barques au port,quand il en avait fait tomber à l’eau les avirons. Même les marsouins ont leurs jours d’innocence. Et, si Nicole était la métamorphose d’un garde-pêche incorruptible, même les garde-pêche savent le prix de l’amitié.

Si vous demandez ce qu’est devenu le lutin de la mer, les marins d’Erquy vous diront qu’il a suivi un bateau qui se rendait à Terre-Neuve. Mais les vieux Terre-Neuvas n’ont pas souvenir de l’avoir vu là-bas. Pour moi, je pense que Nicole s’est froissé des procédés du recteur de Saint-Cast qui l’avait pris pour le Diable en poisson. C’était peut-être seulement un marsouin folâtre auquel sa mère n’avait pas appris que c’était mal de trouer les filets et de jouer au petit cheval avec les ancres. Mais il était susceptible, ce petit. Il est parti voir si gens d’ailleurs sont plus disposés que les Bretons à goûter ses bonnes farces. Et bon voyage à Nicole!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Légendes de la mer Pierre Jakez Helias Éditions Jos Le Doaré
Contes et légendes de Bretagne