John l’archer

John-l’archer

Archer écossais
Archer écossais

En ce temps-là, dans le château de Fort Augustus, perché sur la montagne au-dessus des cascades, une compagnie d’archers rescapée de vingt ans de guerre tenait garnison. Parmi ses frères d’armes, vivait un guerrier balafré nommé John. Il avait mené joyeuse vie tant qu’il avait pu courir l’aventure, de taverne en champ de bataille, mais à Fort Augustus, où il ne se passait jamais rien, il s’ennuyait. Il s’ennuya si fort qu’un jour, il accrocha son arc au clou, dans la salle des gardes, se déguisa en passant, et déserta sans vergogne.

Ce jour-là, il s’en va donc, droit devant lui. Parvenu à bonne distance il se retourne vers les remparts déjà lointains de Fort Augustus et tend le poing en marmonnant dans sa barbe rude:

Que le malheur m’emporte si je revois jamais ce maudit château.

Il s’enfonce dans la forêt. Le soir venu, il rencontre sur son chemin une vaste et noble demeure aux fenêtres illuminées. Il frappe à la porte, il demande l’hospitalité pour la nuit. Le maître de l’endroit, un seigneur à l’air honnête et bon vivant, l’accueille sur le seuil. Il examine John des pieds à la tête, avec attention, puis il lui dit:

Tu me parais être un homme brave et résolu.
Je n’ai peur de rien, répond John.
Tu me conviens donc, dit le seigneur.
Je t’offre pour la nuit un de mes châteaux.
Il est là, derrière ce petit bois de chênes.
Mais je te préviens, il est hanté.

John éclate d’un rire sonore.
Le fantôme qui me tirera par les pieds n’est pas encore né, dit-il.
J’accepte votre invitation avec reconnaissance
A ton aise, répond l’autre.

Il lui donne pour son dîner une fiole de whisky, quelques concombres et le conduit au château.
John s’installe pour la nuit. Il allume un grand feu dans la cheminée, se verse un bon verre de whisky, s’affale dans un fauteuil. Il attend. Au premier coup de minuit, deux femmes, au fond de la salle, apparaissent à travers une porte fermée. Elles sont livides, leurs cheveux pendent lamentablement autour de leur visage. Elles portent, sur leurs épaules voûtées, un cercueil qu’elle déposent sur les dalles, au milieu de la pièce. Puis elles disparaissent, comme elles sont venues. John regarde cet étrange spectacle, l’oeil allumé par le whisky.

Voilà qui est intéressant, dit-il

Il jette une brassée de bois dans la cheminée, s’approche du cercueil et fait sauter le couvercle. Un vieil homme est couché là, dans la caisse. Il est enveloppé, sauf le visage et les mains, dans une peau de cerf.
Hé, grand-père, lui dit John,
tu dois avoir froid dans ta boîte.
Viens te chauffer près du feu. Vois comme il brûle joliment.
Veux-tu boire un verre en ma compagnie?

Tout en parlant ainsi, il soulève le bonhomme et l’assoit sans façon dans un fauteuil devant la cheminée. Mais le corps sans vie, à peine assis, s’effondre sur le sol, comme un pantin. John le rassoit. Cette fois, pour qu’il tienne en place, il l’attache au dossier du fauteuil avec la courroie de son sac. Après quoi, il vide le fond de sa fiole de whisky, fait claquer sa langue et s’endort, tranquillement, devant le feu rougeoyant.

Au premier chant du coq, le cadavre s’agite et gémit. John se réveille, se frotte les yeux et grogne:

Vieil homme, je veux que tu me dises pourquoi tu hantes ce château.
Je te promets de faire célébrer pour le repos de ton âme autant de messes que tu voudras.
Ainsi tu auras la paix et nous aussi.

Alors le vieillard ouvre la bouche et répond, d’un voix caverneuse, la barbe tremblante:
Écoute, et rapporte ces paroles à mon fils qui t’a accueilli hier soir: au-dessous de cette chambre, se trouve une cave.
Dans cette cave est enfoui un chaudron plein d’or, que mon fils devra partager avec toi.
Les femmes qui ont porté ici mon cercueil sont des paysannes que j’ai persécutées de mon vivant.
J’ai enlevé leurs troupeaux, je les ai réduites à la misère noire.
Tu diras à mon fils, le baron de Craig, de payer leurs enfants avec sa part du trésor.
A cette condition, elles me laisseront dormir en paix.

Grand-père, répond John,
je dirait tout cela à ton fils, le baron de Craig.

Il détache le vieillard qui aussitôt rejoint son cercueil, à petits pas, et s’évanouit comme une ombre.

C’est ainsi que John, le vieux guerrier, hérita d’une fortune confortable qu’il s’en alla joyeusement dépenser dans sa ville natale.

Il y mena une vie opulente et folle jusqu’au jour où il s’ennuya de ses compagnons d’armes. Alors il résolut d’aller leur rendre visite, à Fort Augustus qu’il avait autrefois déserté.

Le voilà donc sur le chemin du retour. Il arrive en vue du château fièrement dressé sur la montagne. Le vieux guerrier déserteur s’assied un instant sur une grosse pierre. Alors il aperçoit un homme qui vient à lui en trottinant parmi les cailloux, une sorte de mendiant à la gueule tordue, maigre, bossu, répugnant.
Il s’approche de John, tend un doigt crochu vers les remparts de Fort Augustus, et dit:

Vois-tu ce château?
Je le vois, répond John.
Mais qui es-tu, toi, et que me veux-tu?
Tu devrais le deviner, dit l’autre.
Homme sans mémoire! Le jour où tu as quitté Fort Augustus, tu as dit:
« Que le malheur m’emporte si je revois jamais ce maudit château. » Te souviens-tu? Eh bien le château est en vue, je suis le Malheur, et je viens te chercher.
Le Malheur? dit John.
Qu’est-ce qui me prouve que tu l’es?
Demande-moi une preuve, répond l’autre un peu vexé,
je te la donnerai.
Si tu veux que je te croie, dit John,
change-toi d’abord en une petite souris grise.

Le bonhomme Malheur fait la grimace, se mouche dans ses doigts, et se métamorphose en souris. Aussitôt John empoigne la bestiole, la fourre dans son sac et lui dit:

Il faut absolument que j’aille à Fort Augustus.
Tu sortiras de là quand j’aurai réglé mes affaires.

Il s’en va, son sac sur l’épaule.

À Fort Augustus, ses vieux camarades l’accueillent à bras ouverts. Mais à peine a-t-il traversé la cour sous les vivats que son capitaine apparaît devant lui.

Déserteur, lui dit-il, sois maudit. Je t’arrête.

Il lui met la main au collet et le fait aussitôt comparaître devant le conseil de guerre. John est condamné à mort avant même qu’il ait eu le temps de compter les galons d’or sur la poitrine des juges. Il sera percé de flèches par ses anciens compagnons d’armes, demain à l’aube.

Un silence consterné accueille cette sentence. Alors le Malheur se met à s’agiter follement dans le sac de John, posé à ses pieds. Une petite voix fluette s’élève.
Laisse-moi sortir, fils, je ne serai pas long à les exterminer tous.

Les juges froncent les sourcils. Le capitaine, l’oeil rond, la moustache frémissante, rugit:
Qui a parlé?

C’est ma souris blanche, dit John
Cette brave bête répand la peste partout où elle passe. J’ai réussi à l’apprivoiser et à l’enfermer dans mon sac.
Mais dès que je serais mort, elle s’échappera.
Moi seul peux la tenir captive.

Une rumeur d’effroi traverse la salle du tribunal. Les juges pâlissent. Ils tiennent conseil à voix basse. Enfin, le capitaine annonce, piteux comme un chien mouillé, la voix rauque:
Rectification: John tu n’es plus condamné à mort. Tu es gracié.
A condition que tu files, que tu disparaisses avec ta maudite bête.
Et qu’on ne te revoie plus à Fort Augustus!

John salue et s’en va au pas de course, sans plus de formalités. Il court comme s’il avait le diable à ses trousses jusqu’à ce que les remparts de Fort Augustus aient disparu dans la brume lointaine. Au soir, il arrive dans un village aux maisons de granit. Alors le Malheur se met à cogner contre son sac.
Hé, laisse-moi sortir, dit-il
tu l’as promis, laisse-moi sortir.

John fait la sourde oreille. Il entre chez le forgeron, un nommé Glen Morrisson, dont l’atelier est grand ouvert sur la place du village. Il lui dit:
Une pièce d’or pour toi si tu veux bien battre mon sac avec ton marteau. Le cuir a besoin d’être assoupli.
Il est si dur qu’il m’écorche le dos.
Ce sera bientôt fait, répond Glen Morrisson.

Il pose le sac sur l’enclume et cogne. Alors le Malheur prisonnier se met à pousser des cris épouvantables. Le forgeron en reste pantois, son marteau en l’air.
Ce sac est ensorcelé, dit-il.
Oui, répond John
je crois que je vais devoir le brûler.
Homme, laisse-moi sortir, dit le Malheur
je te jure que je ne te tourmenterai plus, ni dans ce monde, ni dans l’autre.
Parole de démon ! dit John

Il prend alors son sac et le jette dans la fournaise de la forge. Alors jaillissent d’immenses flammes vertes au milieu d’une épaisse fumée. Le Malheur disparaît, vaincu.

John reprit le chemin de Fort Augustus puisque rien de fâcheux ne pouvait désormais lui arriver, son Malheur étant mort.
Il vécut tranquillement parmi ses camarades, et mourut le jour de ses cent ans, dans son sommeil, au milieu d’un rêve.


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Bibliographie:

Gougaud, Henri L’arbre à soleils/Légendes du monde entier. Éditions du Seuil, Paris, 1979.