L’horloger de la rue des Grands-Degrés

horloge

L’horloger de la rue des Grands-Degrés

En l’an 1465, un artisan venu d’Orient nommé Oswald Biber ouvrit boutique rue des Grands-Degrés, entre Seine et Maubert, où n’étaient en ces temps que masures bancroches, venelles mal famées, mendiants et pauvre peuple. Parmi ces gens de rien des tribus de gitans campaient au bord du fleuve. Ils faisaient commerce de crasseuses magies dans des chariots multicolores, au lieu-dit le Pont-aux-Bûches où la Bièvre tombait en Seine. Ces Bohémiens lisaient l’avenir dans les mains des gens, les yeux des enfants, le sable remué d’un bâton hésitant. On ne les aimait pas. Ils étaient d’enfer.

Seul Oswald Biber entretenait avec eux des relations de bon voisinage. C’est pourquoi sans doute les dévotes du quartier se signaient sur son passage et l’accusaient à mi-voix de détenir de malfaisants secrets. D’autant qu’il exerçait un métier peu commun en ce siècle, et vaguement inquiétant. Il était horloger. Il fabriquait des machines à compter les heures. il jouait (trichait peut-être) avec le temps.

Les quelques nobles qui fréquentaient assidûment son échoppe voyaient tous les matins leurs rides s’effacer, leur teint se raviver, leur corps reprendre force. Les vieillards s’en revenaient à l’âge mûr, les quinquagénaires à leur jeunesse et les chauves au beau temps des chevelures drues. Les années, pour eux seuls, s’écoulaient à l’envers. Par quel diable de miracle? On murmura qu’Oswald Biber avait construit des horloges à rebrousser les jours. Il suffisait d’inscrire au coeur de la machine le nom de qui voulair revenir en arrière. À chaque battement l’homme rajeunissait. Biber en vérité errait hors des chemins ordinaires du monde, aux confins indécis de l’art et de la science. Il finit par s’y perdre.

Un jour, ses clients familiers vinrent cogner ensemble à sa porte vitrée. L’angoisse les rongeait. Ils étaient tous fringants, vigoureux, jeunes, beaux. Ils voulaient le rester. Ils supplièrent Biber de faire en sorte que les aiguilles de leurs pendules reprennent le chemin ordinaire du temps.

Impossible, leur répondit le savant horloger. Je n’ai pas ce pouvoir.

Les autres protestèrent. Ils poussèrent Biber au fond de sa boutique, à force de prières.

Rajeunir plus avant nous est insupportable, dirent-ils. D’autant qu’à ce train-là nous ne savons que trop le jour de notre mort. Il sera celui de notre naissance.

Maître Oswald s’obstina.

Je ne peux rien pour vous. Ne soyez pas ingrats. Sans moi vous seriez vieux, décrépits ou défunts, à l’heure où je vous parle.

Les tricheurs temporels ne l’écoutèrent pas.

Ancien horlogerBonhomme, dirent-ils, tout à coup menaçants, nous vous connaissons tous depuis bientôt vingt ans. Osez donc nous apprendre pourquoi le temps ne semble pas avoir prise sur vous.

Biber leur répondit:

Messieurs, je fus instruit par un sage Vénitien qui ne m’a pas révélé tous ses secrets mais m’a offert, au terme de son enseignement, une pendule dont les aiguilles tournent un jour vers la droite, un jour vers la gauche. Je vieillis d’un jour, je rajeunis d’un jour. Je suis éternel..

Ces paroles dites, il chassa les importuns.

Quelques semaines plus tard, dans l’atelier de la rue des Grands-Degrés, on retrouva pêle-mêle entassés parmi des pendules fracassées et des machineries éparses une dizaine de cadavres. On reconnut les clients de Biber revenus en force chercher l’horloge unique, l’Éternelle. Ils ne l’avaient pas trouvée. Un intenable effroi les avait alors aveuglés. Ils s’étaient battus. Les mécanismes qui gouvernaient leur destin n,avaient pas résisté à leurs débordements. À l’instant où s’étaient arrêtées leurs montres ils étaient tombés foudroyés, pareils à des pantins sans maître.

On les jeta dans un charnier où, dit la chronique, « la terre était si pourrissante que leurs corps s’y consumèrent en neuf jours ». Quant à Oswald Biber, il ne reparut point. Sa maison demeura quelque temps fermée, puis un autre horloger, venu on ne sait d’où, s’établit dans ses murs. Quelques vieux habitants du quartier prétendent qu’en notre siècle, vers la fin de la dernière guerre, l’héritier supposé d’une longue lignée d’artisans y réparait encore des montres. Il s’appelait Cyril. C’était un homme sans âge, discret, tranquile, inaltérable. Un soir,  comme à son habitude, il ferma son échoppe. Il n’y revint jamais. Dieu seul sait où il est, par ces temps qui galopent.


Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Contes et légendes de Paris – Île-de-France

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