Comorre

Barbe-bleue
Barbe-bleue

Comorre

C’était aux temps déraisonnables où les démons étaient des hommes nés de femmes malheureuses. Le seigneur de Cornouaille était de tous le plus sanglant. Il s’appelait Comorre. Il ne quittait jamais son grand manteau de loup, son collier hérissé de crocs d’or et d’ivoire, ses bagues de granit,ni ses serpents de fer enroulés aux chevilles. Il était haut,crasseux,hirsute et si terrible que les oiseaux n’osaient chanter quand il cheminait sous les arbres.

 

Il se prit un jour de désir pour la fille du roi de Vannes. Il la voulut pour femme. Son nom était Triphyne. Elle était belle et simple,naïve autant que le jour neuf, rieuse comme l’eau des sources. Sur les tours du château de son père on mit tous les drapeaux en deuil. Comorre s’était déjè couché sur quatre épouses. Il n’avait pas vécu un an avec chacune. Toutes étaient mortes assassinées. Or, no ne pouvait pas lui refuser Triphyne sous peine de le voir massacrer gens et bêtes, incendier les bourgs, rougir de sang les fleuves. Elle pleura trois jour, au quatrième fit son bagage. À l’instant de partir Veltas son confesseur lui fit don d’une bague. Elle était d’argent blanc.

Garde-la, lui dit-il. Avant d’aller dormir, le soir, consulte-la. S’il advient qu’un danger menace, tu la verras virer au noir. Fille, sois courageuse, et que Dieu te protège.

Elle s’en alla ainsi, l’anneau au petit doigt.

Six mois durant au château de Comorre le temps passa sans crainte ni souci. Dans les pots mijotaient des soupes délicieuses, près du feu chien et chat sommeillaient ensemble, les prisons étaient vides, les corbeaux croassaient sur les gibets déserts, et l’horrifique époux dormait comme un enfant. Triphyne un soir lui dit:

Ami, je suis enceinte.

Sa bague d’argent blanc aussitôt se fit noire. Quand Comorre se fut retiré dans sa chambre, elle descendit à la crypte où étaient enterrées les épouses défuntes. Elle s’agenouilla, posa sa lampe sur le sol et se mit à prier. Alors les quatre tombes en même temps, s’ouvrirent. Les quatre femmes mortes se dressèrent ensemble dans leur linceul de lin. Triphyne, épouvantée, recula jusqu’au mur. La crypte alors s’emplit de paroles brumeuses.

Ton ventre porte un fils. Comorre pour cela dès le prochain matin te tranchera la gorge. Un oracle a prédit que son premier garçon lui ôterait la vie. Voilà pourquoi il nous assassina, quand il apprit de nous ce qu’il a su de toi.

Hélas, mes soeurs, hélas, comment fuir? dit Triphyne. Entendez-vous gronder les chiens de mon époux, là,derrière la porte?

Donne-leur ce poison qu’il m’a forcée de boire, répondit la première morte.

Et de sa main tendue tomba un flacon bleu.

Hélas, mes soeurs, hélas, au portail du dehors sont les quatre cadenas. Les remparts sont trop hauts, je n’en pourrai descendre.

Sers-toi de ce cordon qui étrangla mon cou, répondit la deuxième morte.

Et de sa main tomba un long rouleau de chanvre.

Hélas, mes soeurs, hélas, la vaste nuit m’effraie.

Le feu qui m’a brûlée éclairera ta route, répondit la troisième morte.

Et de sa main tomba une torche allumée.

Hélas, mes soeurs, hélas, Vannes est trop loin d’ici, le chemin est trop rude.

Prends ce bâton noueux qui a brisé mon front, répondit la quatrième morte.

Et de sa main tomba une canne de chêne.

Le soleil se leva à l’horizon de l’est. Comorre se vêtit, chercha partout sa femme. Il trouva ses chiens morts dans la cour du château. Il sella son cheval, boucla son ceinturon et prit sa longue épée. À l’heure de midi Triphyne l’aperçut du haut d’une colline, sur le sentier montant. Elle était épuisée, son enfant voulait naître. Au pied d’un arbre creux elle se tint le ventre et se laissa tomber dans l’herbe en gémissant. Elle entendit Comorre harceler sa monture, en bas, sur le chemin. Son fils vint à l’instant au monde. Elle lui fit en hâte un nid de feuilles sèches, le coucha dans l’arbre, et le dissimula sous des mousses terreuses. Elle reprit son bâton. Elle voulut courir, courbée comme une vieille. Comorre au bout du pré éperonna sa bête, leva haut son épée, se pencha sur sa selle et lui trancha la tête.

L’enfant fut recueilli, au soir, par un berger. Des moines l’instruisirent. À onze ans il lisait le grec et le latin. Un chevalier errant lui apprit l’art des armes. À vingt ans son épée décapita Comorre. Il conquit la Bretagne et lui offrit la paix.

 


C’est peut-être bien en Bretagne qu’a pris naissance la fameuse histoire de Barbe-bleue au VIe siècle. (ref. Bretagne )

Variante:

Tremeur, fils de Comorre.
Tremeur, fils de Comorre.

Une variante de cette légende dit:

Comorre vécut dans le manoir de Kergoz avec son fils Trémeur et son épouse Triphine. Celle-ci, malheureuse, souffrait du comportement brutal d son mari.
Une sorte de malédiction voulait qu’elle pâtit de la sorte tant que son époux n’aurait pas trouvé son maître.
Trémeur décida donc de battre son père à la « Soule »… un jeu de ballon. Il y parvint si bien au cours d’une partie que le terrible Seigneur s’effondra de fatigue.
Néanmoins, après avoir repris suffisamment de forces, il rattrapa Trémeur et, de rage, lui trancha la tête.
Pas « démonté » pour autant, ce dernier ramassa sa tête et la glissa sous son bras.

C’est alors que Comorre rendit son âme au diable.

 

 

Autre version : Contes de Bretagne

 

La vie des saints de la Bretagne

 

 

Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Légendes de la mer Pierre Jakez Helias Éditions Jos Le Doaré
Contes de Bretagne Émile Souvestre
Contes et légendes de Bretagne