Bicêtre

Château Bicêtre
Château Bicêtre

Bicêtre

Ce fut, au temps des rois et des révolutions, un lieu désespéré. Ses voûtes ruisselaient d’humidités glaciales. Ses couloirs infinis résonnaient jour et nuit de plaintes d’agonie. Dans ses cachots obscurs croupissaient des damnés, des fous, des rien-qui-vaille. On appelait ce bâtiment lugubre la Bastille de la canaille, façon de dire que les fameuses tours du quatorze juillet étaient auprès de lui une résidence somme toute envisageable. On y enfermait pêle-mêle les mendigots, lépreux, les idiots encombrants, les contagieux, les amnésiques, les insolvables les jetés-de-partout, les sans-futur qui n’avaient plus ni sou, ni maison, ni famille. On y fouettait tous les matins les hommes affligés de maladies de sexe, pour les punir d’avoir honteusement joui. On y menait les truands qui venaient d’être roués en place publique. On les traînait, bras et jambes brisés, le long des galeries enfumées par les torches. Dix-sept portes claquaient, derrière eux, dans le noir. On les jetait enfin dans des réduits profonds, au bonheur des vermines. Qui fut la fine fleur de ce bas-fond abondamment maudit? Le docteur Guillotin. Ici, le 12 avril 1792, cet impénitent bricoleur fit pour la première fois, sur le cadavre d’un aliéné, l’essai de sa machine à raccourcir les gens, qu’il venait d’inventer.

 

En vérité, si le diable fit sa maison de cet horrifique château, ce fut sans doute pour se venger d’un tour qu’on lui joua, aux temps historiques où les poules avaient des dents. L’endroit n’était alors qu’une grange bancale plantée sur une lande vague, entre la porte d’Enfer et le fief des Tombes. Il était déjà mal famé, sauvage, vénéneux, troué de carrières béantes. Personne n’osait s’aventurer, le soir venu, dans les parages de cette bâtisse. Elle était aux démons, à ce qu’on prétendait. Aller savoir pourquoi, en plein XIIIe siècle, vint l’idée à Jean de Pontoise, évêque de Winchester, anglais du bout des lèvres et parisien de coeur, d’acheter cette inhabitable carcasse. De l’acheter à qui? Au patron de l’enfer. On n’en connaissait pas d’autre maître ici-bas. On envoya donc sur les lieux six moines chargés de reliques exorcistes et investis d’une peu commune mission: négocier l’acquisition de la grange maudite avec ses fantômes locataires, ou si besoin était avec Satan lui-même.

 

Ils s’en furent fringants sur un flot de cantiques et revinrent bientôt sous un vent de débâcle. Ils coururent jusqu’au portail de Notre-Dame. Là, les mains sur la tonsure, ils se mirent à braire devant le peuple assemblé que des flammes surnaturelles leur avaient léché le visage, et que d’immenses figures aux yeux grands comme des lunes les avaient poursuivis en brandissant des lances flamboyantes. Or, tandis qu’on les admirait d’avoir affronté l’innommable, et que des femmes leur faisaient des tisanes réconfortantes, seul parmi les badauds un jeune barbier osa franchement ricaner. Il poussa ses voisins du coude, prétendit à voix basse que ces punaises de couvent n’étaient que d’incapables peureux, s’enhardit, affirma que lui, tout freluquet qu’il était, n’aurait pas été berné de la sorte, fanfaronna enfin tant et si bien qu’on le conduisit en joyeux cortège devant l’évêque de Winchester.

Eh bien, lui dit le Vénérable, tente donc l’aventure. Va. Si tu réussis, je t’offre cent écus. Si tu reviens bredouille, tu mourras en prison. Ces conditions te conviennent-elles?

Elles me vont comme la terre au pied, répondit le barbier. Demain matin, monseigneur, vous serez propriétaire de la grange du diable.

Le gaillard ne passait pas pour le premier saint des litanies. Il s’en fut pourtant tout auréolé d’innocence, n’emportant dans son sac qu’une fiole d’eau bénite et un cierge neuf. Il parvint à la nuit tombée devant la satanée bâtisse. Elle était déserte. Il alluma sa chandelle, s’assit sur une borne au coin de la porte vermoulue, et attendit.

Comme la lune apparaissait à la cime d’un arbre noir, il vit venir pas le sentier de la lande un homme de haute taille, sec comme un inquisiteur, vêtu de rouge vif des semelles au chapeau. L’escogriffe fit halte devant lui, planta ses poings aux hanches et dit:

Que me veux-tu?

Ma foi, répondit le barbier sans s’émouvoir le moindre, je suis venu vous acheter cette maison pour monseigneur de Winchester.

L’Empourpré se pinça le nez, partit, l’oeil allumé, d’un rire silencieux.

Qu’as-tu donc à m’offrir, beau jeune homme, en échange?

Voulez-vous de mon âme? dit l’autre, tout de go. Elle est bonne, elle est simple, elle n’a guère servi. Contre l’acte de propriété de cette grange, je suis prêt à vous l’abandonner, dès que le cierge que voici aura brûlé jusqu’à son pied.

C’est honnête, gronda le diable. Marché conclu. J’aime les âmes.

D’un geste délié de maître illusionniste il prit un parchemin dans son vaste manteau, le déroula sous le nez du jeune homme. L’autre leva son cierge, lut attentivement, ânonnant chaque mot, jusqu’à la signature, hocha la tête enfin. L’acte était de la main de Satan en personne, il était rédigé sans faute de français et faisait clairement de Jean de Winchester le propriétaire de l’endroit.

Le dégourdi, tandis qu’il déchiffrait avec force grimaces les diaboliques écritures, avait en catimini tiré hors de son sac son flacon d’eau bénite. Il releva le front et se composa un sourire de simple d’esprit, histoire d’endormir la méfiance du redoutable monsieur. Ce barbier était en vérité un luron de haute volée. À l’instant même où l’autre, le prenant pour un jobastre, ricanait aimablement, il lança tout soudain sa pogne, prit au diable pantois le contrat convoité, le fourra prestement au fond de sa besace, éteignit son cierge d’un soufle, le plongea dans sa fiole et recula de dix pas. Satan poussa un hurlement abominable, grinça des dents, tenta d’arracher la bouteille, se fit asperger d’eau bénite autant qu’une douzaine de nouveau-nés sur les fonts baptismaux, s’égosilla plus fort encore. Il n’y put rien. Il était volé, grugé, vaincu. Il s’enfuit enfin sous la lune, plaintif comme un cabot rossé.

Le jeune barbier avait gagné cent écus d’or et Jean de Winchester une grange, qu’il fit aussitôt démolir. Il ordonna que l’on construise à sa place une maison de bon aloi. Dès lors le lieu prit le nom de Winchester, et comme les Parisiens, en ce temps-là, mâchouillaient l’anglais aussi mal que des troupiers occitans, il prononcèrent Vinchestre, qui peu à peu devint Bicêtre, le château de sinistre mémoire dont je ne vous dirai rien de plus,sauf qu’il fut jeté bas à la fin du siècle dernier. Le diable s’est enfui, la terre a reverdi. Aujourd’hui à sa place est le parc Montsouris.


Bibliographie

La bible du hibou Henri Gougaud Éditions du Seuil, 1993
Contes et légendes de Paris – Île-de-France

Informations historiques